Décidément, il y a comme un vent de Pinter qui souffle en ce moment sur Toulouse. Après la rarement montée
Hot-House, donnée à l'Espace Bonnefoy en ce début d'année, voici l'œuvre célébrissime présentée à la Cave Poésie :
L'Amant bien sûr, pièce qui fit date, tout comme sa mise en scène française par Claude Régy en 1965 – avec Jean Rochefort, qu'on imagine délicieux… Et depuis, des cortèges de metteurs en scène et de comédiens se livrant à l'inconfortable et redoutable partition de l'auteur, en oubliant parfois le doigté, l'esprit
so british, le carcan dramaturgique. Autant d'occasions de s'y fourvoyer.
Denis Rey, lui, a décidé de pourvoir et à la direction, et au jeu : on ne le voit pas si souvent metteur en scène, n'est-ce pas, en revanche les spectateurs reconnaîtront en lui un comédien à qui les matières conjugales sont familières (récemment,
La maison et le zoo ; avant cela,
Qui a peur de Virginia Woolf?…). Quant au rôle féminin clé, sa distribution surprendra seulement ceux qui gardent en tête
Pour rire, pour passer le temps – pièce aux antipodes, dans laquelle Sylvie Maury donnait à Denis Rey (parmi d'autres) des répliques d'un style fort différent. Et pourtant, combien de pièces n'ont-ils pas joué ensemble dans la compagnie des Vagabonds… Bref, un duo-trio d'acteurs qui s'annonçait complice – cette belle première en fut la preuve.
"Une vie merveilleusement équilibrée"
Il faut se figurer le contexte, sous peine de perdre le sel de la pièce. Alors oui, naturellement ses problématiques sont atemporelles et concernent le couple lambda, il n'empêche, on ne me l'enlèvera pas : son piquant tient beaucoup à une certaine société. Prenez l'épouse, elle garderait presque son grand E : une femme sans enfants, certes, mais au foyer tout de même. Nul autre emploi que celui qui consiste à choyer son mari, à lui cuisiner son dîner (si possible "chaud"...). Le mari qui, justement, travaille au sacro-saint bureau, avec ses fameux horaires à l'élasticité appréciable. Prenez enfin le pays : il le faut, sous peine de ne pas goûter la saveur de cette fameuse "heure du thé", symbole d'un rituel quotidien malmené au cœur. Bref, figurez-vous un couple d'Anglais dans les années 60.
Sarah est de ces épouses qui reçoivent. Un après-midi par-ci, un par là, de préférence après l'heure du déjeuner et avant celle des retours de bureau – au pire elle demande, telle une enfant qui souhaiterait un sucre de plus, une petite rallonge. Car non, Richard n'est pas de ces époux qui ignorent l'adultère : il sait et elle dit tout, depuis toujours. Et d'ailleurs, partant de là, il semble difficile de parler d'infidélité. Sur leur front, l'étiquette "honnêteté" se dispute à celle de "liberté" et ils s'en gargarisent… Jusqu'à ce que le mari, un beau soir, commence à s'intéresser à "l'heure du thé". Jusqu'à ce que l'épouse, un beau soir, commence à exiger la même transparence. On aurait attendu le mot "maîtresse", c'eût été justice, penseront certains : non, c'est "pute" qui s'impose sans pudeur, avec l'explication attenante – la double vie sexuelle répond à des besoins différents pour les femmes et les hommes, etc… Ce hic dans le reflet sera-t-il le quatrième personnage d'un trio déjà complexe?
Du trio amoureux selon Pinter
On s'arrête là en ce qui concerne la fable, pour ceux qui auraient encore leur pucelage. Du reste, le final n'est rien sans l'esprit du texte mené depuis la première minute : cette nécessité de voir se grignoter un couple d'une terrible banalité. On s'y attendait pour l'avoir déjà vu à l'œuvre, Denis Rey excelle en la matière : il est de ces comédiens au charisme paisible et sûr, dont la justesse de ton et de rythme, de gestes menus, imposent un réalisme à toute épreuve. On le voit, on y croit, à ce mari plein d'un amour débonnaire, mangé de curiosité, osant à peine rompre le serment et interroger sa femme. On aperçoit et la devanture, et la fissure. On le voit également, cet amant (Max) aussi joueur que maladroit, puis soudainement las et cruel – on y croit, à cette lâcheté masculine écrite par un homme. A ce désir de scénarios sexuels, ces brefs films que les amants se jouent, qui semblent être autant de fictions esquissées pour sauver du quotidien.
Et quand la pelote se dévide, quand les notions de jeu et de fiction s'emballent et se mêlent, le fil dramaturgique est joliment tenu – pourtant, la partition serrée de Pinter ne tolère pas d'écart. C'est alors que la pièce profite réellement à Sylvie Maury, jusque là maintenue dans une écriture très balisée, stéréotypée, et qui prend enfin son ampleur : doute, colère, terreur même à l'idée que son monde double, idéalement complet et équilibré, ne s'écroule.
Dans ces moments charnières, il y aurait peut-être quelque montée dramatique à tirer de la mise en scène, en travaillant davantage le face-public, en étirant un peu plus les instants finaux qui pour l'heure se retournent très vite. Mais c'est là pinaillage, exigences sur de petits détails car dans l'ensemble le doigté est trouvé. Il tient aux minuscules références dans le décor, aux indices de rupture, au choix de l'humour corrosif parfois, bref au peu que le dramaturge autorise – car admettons-le, la pièce laisse peu de marge pour la mise en scène et l'invasif serait ici de mauvais goût. C'est d'ailleurs là le défaut de l'écriture autant que sa qualité : les rails sont si solides que l'inventivité d'un metteur en scène reste muselée et qu'on ne peut guère être surpris, sinon en négatif. Clairement,
L'Amant n'est pas de ces pièces que l'on revoit cinquante fois, ou alors simplement pour se régaler de ce "trio" acidulé - quand il est ainsi mené - et pour… pinailler, justement. Car après tout, on aime bien ça.
||Manon Ona