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L'écho du brigadier

Critique

Gilles et Auguste *****



Danseurs des grèves
de la Lune



Publié le 13 Janvier 2012


Certains noms disent beaucoup de ceux qui les portent. Prenons Auguste – au hasard, cela va de soi – ou mieux : auguste, minuscule. N'y a-t-il pas dans le vocable et la noblesse et la folie, celle du clown qui cache derrière son nez rubigineux et son impertinence bouffonne tous les ressacs des vagues à l'âme que lui vaut sa place de faire-valoir du trop sérieux clown blanc ? Piochons encore, toujours au hasard, et tirons Gilles – ou alors Gille, sans le crochet cruel de l'esse. Celui-ci vient tout droit des carnavals du Nord, porte masque et costume à chamarres, bosse, apertintaille et grand chapeau de plumes. Rêveur fantasque, danseur en sabots de bois, il claudique par les rues, embrassant ceux qui ont bien voulu attraper son ramon de branches liées.

"Si j'ai perdu le Nord, j'ai jeté la boussole"

Voilà qui ne va pas si mal à Gilles et Auguste, de retour il y a peu sur la scène du Bijou après bien des années d'absence et cette semaine au Grand Rond. Au premier la trogne contournée de qui prend chaque jour la vie en pleine poire, les mots écoulés, l'accordéon ; au second la bouille ronde et placide de l'innocent lunaire, le violoncelle versatile, les danses de pantin en costume de ville. Aux deux une foultitude de chapeaux dont le nombre n'a cessé d'augmenter, les styles de se diversifier depuis le suroît jaune d'antan.
Drôles de chansons que leurs chansons. La première s'étonne : "Un jour, est-ce déjà hier ? Sur la plateforme de l'autobus je regardais les femmes". Celle-ci plut ; c'était la sienne. A peine plus loin, l'un fait "deux pas en avant, trois pas en arrière [...] Ainsi va ma vie, j'ai pas trouvé le raccourci." La Môme Néant de Jean Tardieu croise un clochard anglais rêvant de luxe au bord de la Tamise, l'une "reste là comme un pain sans levain" face à qui ne l'aime pas, l'autre se verrait bien crabe voyageur, parcourant le monde en marchant de travers, on s'interroge sur la farce du destin. "Monsieur Gilles, le train pour le Paradis va partir..."
Et le voyage se poursuit, agrémenté de bons conseils et de règles de vie. "Il faut", sachons-le, "que tout le monde soit poli avec le monde" et qu'Elisabeth cesse de faire la tête en dépit de ses amours pluvieuses, puisque dessous la pierre il y a le feu. Au Wyoming (sauf erreur) il y a un canard et à Saint-Gilles Croix-de-Vie des singes en hiver que vient déranger "le roulement de tambour des furieux pachydermes", les si marrants éléphants marins. Quoi encore ? Un torrent de cristal échappé du soleil et le vent tu des certitudes. Tonton Marcel en son bayou et un cochon gospélisant. Un poussin affamé, un lapin de peluche effrayé par le réel. Allez "Auguste, lève-toi et danse."

"Et maintenant, une petite pause musicale"

On voit à ce qui précède combien Gilles est poète et Auguste rêveur, qualités qu'ils s'échangent avec générosité selon les exigences de l'instant. Ce qu'on ne voit pas ? L'humour un poil absurde, un chouia désabusé de celui qui, revenu de tout, ne craint pas de repartir ailleurs. Les ambiances de nuit tombée sur une grève battue par la lune, le flûtiau et le chapeau de paille. Les fantaisies fantastiques, les tristesses, les coq-à-l'âne que dessinent en trois mots deux phrases les contes brefs mêlés aux chants.
Ce qu'on ne voit pas plus, puisque c'est à entendre : l'espièglerie parallèle de la musique. Mère de toutes les atmosphères, elle prend lorsque cela lui chante les dehors de la gigue et de la gavotte, de la danse campagnarde, de ces mélodies qu'on associe dès la première note à quelque lande bretonne aux bruyères salées d'embruns. Ce qui ne l'empêche pas de se faire bruitiste dans le criaillement de mouettes d'archet et les crissements dissonants des trouilles imaginées, de se dévoyer en tempos swing pizzicatés dans les basses, de s'imaginer gospel ou country si le coeur lui en dit. Il y a là-dedans autant du Cant de la Sibilla que des Blues Brothers dirigés par Buster Keaton – une poétique ombreuse, une soul intense et un nonsense impavide jetés dans le même sac par un duo décidément inclassable.
D'autant plus inclassable qu'il y a du théâtre là-dedans. Porté le plus souvent par le lunaire Auguste, il traîne discrètement sa patte dans les textes des chansons, dans l'écriture même du concert, dans les personnages dont le violoncelliste chausse si volontiers le chapeau, dans le mime malicieux d'une pause musicale, les ordres et les répliques que s'adressent les deux pierrots.
Alors voilà : à l'ordre mercantile d'une chanson française où la nacre des accordéons sert trop souvent de miroir aux nombrils et l'archet du violoncelle de baguette magistrale aux intellos de la goualante, on préfèrera la fantaisie poétique de ce duo de clowns à musique accrochés d'un doigt au croissant de la lune, seul capable de faire rire en proférant d'un ton lugubre : "Il y a trop de joie, ici." Il y en a. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
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Renseignements pratiques
ChansonGilles et Auguste
Avec Gilles Connan (accordéon, chant)
et Auguste Harlé (violoncelle, chant)
Le 13 Janvier 2012Durée : 1h30.*****