Tout amateur de planches connaît de grands bonheurs de théâtre. Et, parfois, de grandes douleurs. La première d'entre elle est sans doute de voir le comédien penché en déséquilibre au bord du gouffre de sa mémoire, attendant avec un désespoir plus ou moins bien caché la compassion du souffleur providentiel venu combler l'abyssale cavité. Il y en eu beaucoup, de ces trous, lors des premières représentations de
La disgrâce de Célimène, il y a quatre ans à la Cave Poésie. Et ce fut douloureux - plus encore, c'est certain, pour les comédiens que pour les spectateurs. Oublions, puisque le temps a passé et que Célimène revient, au Théâtre du Grand Rond cette fois.
L'exercice de l'hypocrisie
D'ici là, rappelons le principe et l'intrigue. Le premier est simple : prendre une pièce du Grand Siècle - au hasard,
Le Misanthrope de Jean-Baptiste Poquelin - en éliminer les personnages et les moments secondaires, les longueurs, les désuétudes, pour n'en conserver que les meilleures scènes et les plus célèbres répliques. Dans le plus grand respect de ce qui reste, cela va sans dire, mais sans hésiter à jouer ce restant dans un décor de la taille d'une demi chambre de bonne parisienne ; à quatre au plus, de préférence. En y joignant, selon les soirs, un
Cid ou une
Phèdre retaillés selon les mêmes principes.
La seconde est connue. Alceste ne déteste rien tant que ses semblables - 'l'ami du genre humain n'est point du tout (son) fait' - et professe l'aimable théorie selon laquelle seule la vérité mérite d'être dite, sans plus d'ambages que de vergogne, scrupules et autres retenues. Il en pince, hélas, pour la légère Célimène, dont la langue bien pendue trouve son meilleur usage dans l'avanie moqueuse et le camouflage de ses nombreuses relations amoureuses. Partage, deux fois hélas, ce coupable penchant avec nombre de petits marquis au rang desquels Oronte, poète calamiteux, Acaste le fat et Clitandre le vain tiennent belle place. Et, trois fois hélas, est l'objet des attentions de la prude et hypocrite Arsinoé, prête à tout pour faire tomber sa rivale et prendre aussitôt la place laissée vacante dans le cœur du grognon.
Les principes ne résistent guère aux impérieuses exigences du cœur. Même décillé, Alceste passe outre ses principes et se tient prêt à pardonner à Célimène pourvu qu'elle l'accompagne dans quelque thébaïde. 'Moi, renoncer au monde avant que de vieillir / et dans votre désert aller m'ensevelir ? / (...) La solitude effraye une âme de vingt ans...' L'affaire est dite. La vérité, vaincue, cède devant l'hypocrisie commune.
Un comique sautillant
Voilà un travail délectable. De ceux qu'il faut faire voir à tous les embarrassés du théâtre et des lettres classiques, histoire de leur prouver par 'a' plus 'b', mais pas plus, qu'œuvres pour planches et alexandrins ne sont pas les pensums qu'ils croient. De ceux qu'on aime pour l'humour discret d'un décor minuscule - deux colonnes, un fronton, une toile de fond - les costumes loufoquement stylisés, le texte redoutable de comique comme de caustique et l'entrain de comédiens sautillant allègrement de rôle en rôle à grand renfort d'attitudes finement marquées et d'accents incongrus. Du moins, jusqu'à ce qu'ils croisent le fameux gouffre dont nous parlions plus haut.
Faut-il les pardonner quand en termes oubliés ces textes-là sont mis ? Non, lorsqu'on connaît ce dont sont capables Muriel Bénazéraf, Philippe Bussière, Jean-Marc Brisset et Nathalie Andrès. Oui, lorsqu'on se rappelle qu'il ne s'agit pas d'un texte mais de trois, très différents en genre comme en style et joués par paires selon les soirs. Non, lorsqu'on attend la réplique, celle qui touche et fait mouche, qu'on reconnaît au premier mot et dont on goûte par avance la saveur. Oui, sachant que ces trébuchements, de toute façon, passeront avec le temps - et peu de temps, parions-le. Il n'empêche, les dents en grincent un peu.
Mais il serait dommage, aussi bien, de se frustrer d'un tel nanan. Alors ? à vous de voir.
(NB : la critique datant d'il y a quatre ans, mieux vaut ne plus se soucier des trous d'hier face aux promesses de demain). ||Jacques-Olivier Badia