Il est des périodes – par exemple et au hasard, celle des fêtes de fin d'année – durant lesquelles la légèreté est de rigueur, excluant tout autre registre. Partout ce ne sont que comédies boulevardières, one man shows, humour musical et l'on en passe, au point qu'on rêverait presque de tomber ici ou là sur un drame ou un thriller de Noël plutôt que sur un conte de même eau. Aucune chance toutefois de voir ce voeu se réaliser au Théâtre de la Violette, où la Cie Victoria Regia s'adonne une nouvelle fois au vaudeville avec la création d'un texte plutôt méconnu d'Eugène Labiche,
La femme qui perd ses jarretières. Avec baffes et couplets.
Grosse bête et fine mouche
C'est un sort inattendu que celui de Laverdure, qui balaye avec entrain un intérieur bourgeois : ancien valet d'un Anglais mort d'un excès de rhum, le voici par testament doté des biens de son maître et de confortables revenus annuels. L'habit de rentier ne lui sied pourtant guère et l'ennui de la situation pas plus – "épousseter un bienfaiteur encadré, ce n'est pas une occupation", se plaint-il après cirage de parquet et danse de plumeau sur cadre doré. Aussi décide-t-il avec un brin de perversité d'engager un domestique : "une grosse bête du Morvan", sa région d'origine, à dégrossir avant de la lâcher dans la nature et d'en prendre une autre. Ce sera donc Gaspard, élagueur aussi inapte à la marche sur parquet ciré qu'il est têtu dans l'honnêteté.
Puisqu'on parle de fidélité... Au titre de la lutte contre l'ennui, le même Laverdure n'a rien trouvé de mieux que de s'enticher de Fidéline l'orpheline, pétillante chemisière qu'il a invitée à venir chez lui prendre ses mesures en vue de la confection de douze douzaines de paires de liquettes. Laquelle débarque incontinent tandis qu'attend dans la rue son amant Emouchet, "chapeau chinois" au 54e de ligne – à la grande stupeur de Gaspard, qui reconnaît bien en elle la jeune femme qu'une rupture d'essieu jeta dans ses bras lors de son voyage vers son maître et sa nouvelle condition. "On s'faisait des yeux, quoi, et y avait d'la lune..." D'ailleurs, il lui en reste le souvenir du poids de quatre gendarmes et une jarretière égarée au fond de sa poche.
Un rentier énamouré aveugle aux inconduites de sa belle ; un domestique bien ennuyé de ce mauvais coup du sort, mais que reconnaissance et honnêteté portent à tous les aveux ; un jaloux invisible. Enfin une jeune croqueuse bien décidée à ne pas laisser passer l'aubaine – "vingt-cinq mille livres de rente, pas de bêtises : ça s'épouse !" On imagine sans peine la suite, que viennent relever bien des péripéties à base de carafes et de pistolets de voyage avant une conclusion par forcément attendue.
"Ah ben en v'là une sale invention !"
Voici un vaudeville dans tous les sens du terme : le premier et européen, qui désigna dès la fin du 18e siècle une comédie brève au texte entrecoupé de couplets ou de scènes dansées ; le second et américain, qui fit du vaudeville un spectacle de music hall à l'esprit slapstick, ses séances de torgnoles et de coups de pied au fondement. Les deux se rejoignent dans un style qu'on qualifiera de bouffon ou de burlesque selon côté de l'Atlantique et dont Pierre-Olivier Tartarin, metteur en scène, a su conserver la saveur désuète à travers un traitement qui doit beaucoup à l'art du clown.
Outre le nez de Gaspard, discrètement rougi en accord avec son costume, on trouve donc du farceur à grandes godasses aussi bien dans le jeu volontairement outré que dans la gestuelle excessive, dans l'énergie généreusement dispensée que dans les fausses claques de main à main, les bottages de derrière et les échanges inopinés de position ou d'accessoire, Laverdure tenant peu ou prou lieu de clown blanc et Gaspard d'auguste. Judicieux, le parti ne laisse qu'un petit regret : celui de voir la clownerie parfois abandonnée au profit d'un traitement plus "sentimental" de certaines scènes, sans que la caricature vienne maintenir l'esprit bouffon de rigueur dans un tel spectacle.
On ne regrettera pas, en revanche, cette rareté d'entendre la pièce donnée avec ses couplets, d'autant plus nécessaires que le texte est très court. Pierre-Olivier Tartarin, également en charge de la musique, s'est bien amusé à faufiler rap, rock ou menuet aux lieu et place de partitions oubliées, ajoutant un ressort bienvenu à ce matelas fait pour le rebondissement. Les comédiens font preuve de qualités variables au chant ? Qu'importe, la tenue de la note n'est pas vraiment l'essentiel de l'affaire.
Le reste n'est que question de rodage – car la création est neuve et cherche encore ses marques ici ou là – et de goût s'agissant d'un vaudeville chantant, "à l'ancienne", dont l'usage s'est pas mal perdu. Moins une "sale invention" à faire grincher le pauvre Gaspard qu'une bouffonnerie plaisante et désuète, à redécouvrir entre parfum d'encaustique et farandoles d'horions.
||Jacques-Olivier Badia