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L'écho du brigadier

Critique

Johnny *****



Si tu t’lèves pas, Johnny...



Publié le 13 Janvier 2010


Adapter une nouvelle de Jack London au théâtre – et encore, au théâtre de marionnettes – voilà qui n’est pas commun. Quelque part entre Marc Twain, Dickens et le Zola de Germinal, Jack London a tracé à sa plume d’adulte un chemin d’enfant, livrant une fiction à la fois cruellement réaliste et foncièrement onirique. Pour mettre en œuvre ce spectacle intitulé Johnny, Geneviève Touzet a ainsi adapté la nouvelle américaine The Apostate (d’après la traduction Le Renégat) : il s’agit moins d’une transposition de la prose en dialogue théâtral que d’un passage du textuel au scénique, tant la part des mots est réduite, tant le spectacle quasi-muet des marionnettes est signifiant. A noter, ce spectacle repris cette semaine au Petit Théâtre Saint-Exupère s’adresse au jeune public à partir de 8 ans, mais tout adulte y trouvera nourriture, dans la forme comme dans le contenu.

"J’aime mieux marcher et avoir plus à manger"

Chaque matin, la maman de Johnny reprend sa rengaine, l’éveille à coups d’avertissements : se lever, c’est manger. Pas d’école pour Johnny, en tant qu’aîné d’une famille de cinq enfants, il doit jouer le rôle du père disparu et faire sonner quelques pièces sur la table pour nourrir toutes ces bouches. Sa mère, plus misérable que méchante, tente parfois de menus calculs : s’ils habitaient plus près de l’usine, ils paieraient plus cher mais marcheraient moins… Voilà pour ses hésitations. Quant à rendre à son fils son enfance volée, le pourrait-elle seulement ?
A l’usine des tisserands, ce n’est que vacarme et injonctions : Johnny se démène dans sa machine sous l’œil circonspect du directeur et celui, quelque peu impuissant, de l’inspecteur du travail – l’est pas bien gros, le Johnny, faudrait voir à se diriger ves l’école plutôt que vers l’usine… Oui mais après, comment manger ?
A la maison, les petits jouent sans vraiment comprendre – ils attendent l’heure du repas, ils rêvent d’îles flottantes. Une nuit de dessert exceptionnel, leur frère se couche et, le lendemain, ne se lève pas. Fièvre, délire : c’est l’alitement. L’enfant passe des jours à marmonner des chiffres, tandis que sa mère guette son rétablissement. Une fois guéri, Johnny n’est plus le même : le voilà devenu… enfant.

"J’trouve magnifique de rester là sans rien faire"

Par son dénouement, le texte prend une surprenante et signifiante tournure. Après avoir peint le catapultage d’un enfant dans un monde qui devrait rester celui des adultes – et encore – l’auteur développe une contre-morale du travail : défense de l’oisiveté, dérogation aux devoirs familiaux, autrement dit une remise en question de certains fondements de la société au nom d’un seul, premier entre tous - le droit à l’enfance.
Certains aficionados du théâtre Garonne y retrouveront peut-être quelques affinités avec le détournement de Pinocchio par Carmelo Bene (voir Je ne sais pas pourquoi mais parfois tu m’énerves). Il s’agissait aussi, par ailleurs, d’un spectacle de marionnette. De fait, pour tenir un tel propos, ce choix artistique est particulièrement bien senti. La dureté de l’histoire tout comme ses quelques déraillements humoristiques (la dérision comme arme critique) trouve dans ce spectacle une assise plastique plus que verbale. Certes, quelques échanges de répliques (changements de voix très maîtrisés par Jean-Paul Béalu et Jean-Philippe Hémery), mais ils ne font que préciser ce que la manipulation des marionnettes montre fort bien : très petites, celles-ci se perdent dans un monde visuel hostile. De fait, la  lumière opère un fin travail de dissimulation : seules les marionnettes sont éclairées par de minces faisceaux et l’illusion fonctionne à la perfection.
Ses fins ne sont pas seulement esthétiques et elle favorise une représentation du rêve, du cauchemar et du délire – Johnny virevolte dans un univers matériel caractérisé par la mobilité et le surgissement. Les figures du pouvoir sont représentée par des visages démesurés et désarticulés, sortes de spectres martelant le quotidien de Johnny de mots aliénants. Du point de vue plastique toujours, une admirable animation de la machine à tisser, qui s’emballe au rythme d’une bande-son percutante.
On constatera qu’une longue discussion entre adultes et enfants en amont et aval du spectacle sera salutaire pour la compréhension du propos. Pour les plus jeunes, à qui les termes 'production', 'médecine du travail' ou encore 'rachitisme' ne sauraient être d'une compréhension immédiate, le plaisir des yeux reste toutefois entier.
Un spectacle d’une qualité remarquable, qui pour une fois ne promène pas les enfants au pays des Bisounours… sans pour autant leur voler la part du rêve, si importante, comme Johnny le rappelle fort bien. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
MarionnetteJohnny
D'après Jack London / Cie Tara Théâtre.

Adaptation et mise en scène : Geneviève Touzet
Création sonore : Philippe Dutheil
Avec Jean-Claude Béalu et Jean-Philippe Hémery
Le 13 Janvier 2010Durée : 55 mn.A partir de 8 ans.*****