De Saint-John à Lorca, quel saut, on vous l'accorde. Et pourtant, s'il est une obsession qui peut unir leurs exigences, c'est bien celle d'un théâtre mourant qui reste à sauver. "Notre lâcheté nous forcera à enterrer le théâtre", assène Lorca dans
El público. Quelle œuvre, quelle trappe sans fond que cette pièce inachevée! Jamais jouée du temps de son auteur, elle reste rarement montée. Eric Sanjou s'y jette à corps perdu, et l'expression, vous le devinez, ne sera pas sans écho…
Huit comédiens, une myriade de costumes, quelques deux heures trente de longueur, un rapport public bi-frontal, un dispositif scénographique continuellement déconstruit, le tout sous la puissance symphonique de Prokofiev : on retrouve clairement l'Arène Théâtre des créations sans frein ni concession. En conséquent, les curieux et affidés devront s'organiser : la première s'est jouée en novembre à Moissac ; le spectacle sera repris à partir de mercredi dans l'un des seuls lieux toulousains où il puisse rentrer : le Ring.
"Il faut détruire le théâtre ou vivre dans le théâtre!"
Il y a de ces bouillons épais qu'il faut savoir laisser décanter. Cinq jours plus tard, de ce bout de filage entrevu en début de semaine au Hall de Paris, restent deux évidences : tout d'abord, admettre qu'il sera difficile de tout comprendre, de tout saisir, de tout décrypter de ce spectacle torturé et tortueux ; et d'autre part, en dépit de quelques traversées du désert pour le spectateur, constater que le diable se loge dans l'ensemble et que la monstrueuse pièce transmet finalement son sens, par un réseau d'obsessions thématiques et visuelles.
L'écho entre l'auteur et le metteur en scène est indéniable, ce n'est pas une surprise : depuis
Yerma, en passant par
Perlimplinlorca, le dramaturge espagnol hante les créations d'Eric Sanjou. D'un côté, le labyrinthe d'un texte qui regarde vers le surréalisme, et vers le baroque plus encore ; de l'autre, une mise en scène et une scénographie d'une poésie noire, tentaculaire.
"Qu'est-ce que je fais du public si je fais sauter tous les verrous?"
Le public brasse dans un écheveau complexe une réflexion sur le théâtre et une réflexion sur l'Homme, la part machiste et castratrice de la société. Plus précisément, réfléchir sur la censure qui frappe le drame et le tue est aussi une manière pour Lorca de critiquer une conception figée et liberticide des sexes. Subversion théâtrale et sexuelle ne font qu'un, s'unissent en une protestation déchirante contre le reniement de soi.
La difficulté tient aux nombreux chemins empruntés pour faire jaillir ce sens. On le rejoint de mille manières : par de continuels changements de rôles et travestissements ; par les relations entre les personnages, qui illustrent un mélange d'amour, de sadisme et de masochisme ; par l'invention de figures-symbole tels que celui de la Femme (Hélène), qui cristallise les angoisses et stéréotypes, ou encore les Chevaux, symboles d'une sexualité effrénée et révoltée. Ceux-là ont brisé de leur verge le bois des crèches, tout comme les personnages plus réalistes appellent, eux, à brûler les livres de prière. C'est là la part la plus limpide de la pièce : les réflexions des Etudiants et du Directeur sur le théâtre. Ils invoquent tout en le craignant ce "théâtre sous le sable" qui enfin ferait tomber les masques.
Au début de la pièce, tout reste à déshabiller, à mettre à nu : le Directeur pratique à partir de
Roméo et Juliette un "théâtre à ciel ouvert" où l'humain n'est que mensonge recevable par un public à épargner. Ce public, Lorca a eu l'occasion d'en souffrir, il lui devait bien une pièce : "Le public n'a pas à mettre son nez dans les soieries et les croquis que le poète entasse dans sa chambre à coucher. Roméo pourrait être un grain de sel et Juliette une mappemonde. En quoi cela regarde-t-il le public?"
A la fin de la pièce, des multiples jeux imbriqués les uns dans les autres, tout semble consommé : plus rien ne subsiste, sinon la vérité des tombes.
"Je sais juste que j'aime avec la joie infinie du désir"
Dès les secondes inaugurales, la mise en scène plonge le spectateur dans une fantasmagorie nimbée de fumée: quel prélude, quelle vision! Sanjou inscrit sa lecture personnelle bien avant les premières répliques, entourant le texte lorquien de son imagerie sombre sur laquelle flotte un air de Géricault. L'œil plonge sur l'air grandiose de la "Danse des chevaliers" dans un
Radeau de la méduse où les cadavres marchent.
Romeo et Juliette de Prokofiev restera ensuite le partenaire musical de choix - quelque part la chose est si évidente… L'œuvre impose, outre son thème, une variété de tonalités qui épouse parfaitement celle de Lorca, des passages les plus oniriques aux plus inquiétants (la "Danse des jeunes filles aux lys" notamment).
Dans les textes du dramaturge espagnol, écritures crue et poétique s'unissent, garantes d'une langue qui embrasserait toute la complexité humaine, avec de ces phrasés schizophréniques qui donnent le frisson - "Ils avaient tous deux un trou au cul et ne pouvaient rivaliser avec la beauté pure des statues qui brillent en conservant leurs désirs intimes sous une intouchable surface..." Le metteur en scène préserve ces facettes dans sa traduction visuelle, mêlant crudité, érotisme, veine tragique et instants de pur burlesque. Il a pour cela, il faut en convenir, les comédiens adéquats: sautillants mais charismatiques lutins qui ne craignent pas plus de verser dans le lyrisme que de brutaliser malicieusement la pudeur du public - puisqu'il en est question.
Jeux du désir, de l'escalavage sentimental et des amours vraies ; sacrifice de l'artiste sur l'autel de la société, de l'homme sur l'autel du théâtre subventionné : nous y voilà, dans cette "arène où l'air et la lune et les créatures entrent et sortent sans avoir une place où se reposer." Une question reste donc : après avoir foulé l'arène de Lorca, qui offre une synthèse évidente des motifs esthétiques et des thématiques chers à Eric Sanjou, que restera-t-il à monter pour Arène théâtre ?
||Manon Ona