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L'écho du brigadier

Critique En création

Le public *****



Au public, premier outrage



Publié le 27 Janvier 2012

"Nous ne sommes pas des personnages. Nous sommes nous."
Peter Handke, Outrage au public

A chacun ses échos. Si Manon Ona pouvait citer Saint-John Perse après une première rencontre avec Le Public de Féderico Garcia Lorca mis en scène par Eric Sanjou à Moissac (à lire par l'onglet "En création"), ce sera Peter Handke pour ce Clou-ci après une deuxième vision au Ring.
C'est qu'à se frotter à cette oeuvre foisonnante, abismatique et spéculaire, réputée injouable et pourtant enfin jouée avec ce qu'il faut de démesure, on ne peut s'empêcher de se dire que le rêve de Lorca d'un théâtre "sous le sable" a trouvé des parallèles chez le dramaturge autrichien – le lyrisme et la chair en moins, l'insulte en plus. Remarquable boucle que ce désir commun de fracasser chacun à sa manière le vieux "théâtre à ciel ouvert", renier ses oripeaux pour en exiger le coeur sanglant et couvert de crachats, quand le cadet ne pouvait guère connaître le texte longtemps caché de son aîné.
On n'ira pas plus loin en ce sens, tant est profond le fossé stylistique et programmatique qui sépare les deux auteurs, mais les échos restent. On ne pouvait en tout cas rêver texte répondant mieux à l'esthétique hautement baroque, outrancière et avidement charnelle de l'Arène Théâtre dans ses plus grandes formes. Et l'on ne s'étonne pas d'entendre Eric Sanjou avouer que monter Le Public était pour lui un rêve vieux de vingt ans, presque un fantasme, dont la réalisation aura dû attendre la maturité et bien des résolutions intérieures avant de trouver sa forme et ses moyens.

Dans les gouffres par les miroirs

Il ne faut, à Lorca comme à Sanjou, qu'un prétexte pour plonger dans les gouffres. Ce sera Roméo et Juliette : le chef-d'oeuvre de Shakespeare pour le premier ; celui, lyrique, de Prokofiev pour le second. L'un, prétexte à fouailler non seulement la matière du théâtre, mais encore celle de l'amour et de tous les désirs dans l'entremêlement furieux d'Eros et Thanatos. L'autre, berceuse dramatique de toute la mise en scène dans la récurrence obstinée du thème de la Danse des Chevaliers, sa gambade enlevée et tragique – "dérisoire" en dit Eric Sanjou, résumant toute l'affaire d'un seul mot.
Mais un Roméo et Juliette aussi surréaliste que riche en symboles, kaléidoscopique par ses jeux de miroirs eux-mêmes brisés en éclats et jetés dans l'abysse. Il y passe un cheval noir et trois blancs, emblèmes bandards du sexe baisant au plus cru ; des figures dionysiaques "aux grelots" ou "aux pampres", des costumes ignorants de ceux qui les portent – aux pavots, ballerine, pierrot, et voici le théâtre – nu rouge, berger idiot, prestidigitateur, empereur et centurion ; Hélène et Juliette et Henri et Gonzalve, matière du drame et du cri dans le drame : au total pas moins d'une trentaine de personnages et d'acteurs en abîme, de métaphores et de symboles amenés à la vie, joués à huit dans une débauche de costumes et de fumées, de lumières ombreuses trouant le brouillard de leurs traits brûlants.

La catharsis accomplie

Impossible d'en rendre ici les cours et décours, la notion d'un quelconque argument cédant devant l'exigence passionnelle d'un théâtre autre, le refus excédé de la contrainte sociale, l'appel à la libération sans condition de tous les désirs. Cédant, aussi bien, dans le vertige étourdissant que suscite la ronde des défroques arborées par chacun, dans le texte jusqu'au dehors et retour.
Cette démesure, l'Arène Théâtre l'avait déjà trouvée dans la création, il y a deux bonnes saisons, du Marat-Sade de Peter Weiss ; texte aussi riche et complexe que celui de Lorca, mais appliquant sa réflexion à la définition et à l'usage de la liberté – politique ici, sexuelle là. En résulte au premier regard un sentiment de déjà-vu : même débauche de figures, de costumes, d'effets et de registres ; dispositif similaire dans sa frontalité dédoublée, quoique usant de moyens différents pour bousculer les rapports du public à la scène ; même érotique sans ambages mêlée de noirceurs mortuaires, même folie de lutins furieux chez les acteurs, mêmes éclats fuligineux.
Et pourtant... Au second regard, il manquait à Marat-Sade ce qu'Eric Sanjou a trouvé dans Le Public : la réflexion sur le théâtre, ses diffractions et ses gouffres ; la concentration du jeu, passé d'une grosse vingtaine d'acteurs à moins d'une dizaine, l'engagement accru qu'elle implique ; le lyrisme et la sensualité ô combien charnelle du texte, son symbolisme fantastique ; l'élan, la richesse et la magnificence mélodique de la musique de Prokofiev.
La scène finale rejoint celle d'ouverture avec ses corps morts étendus sous le bleu et le voile d'une neige de théâtre, violant amoureusement les premières indications scénique et parachevant la mise en abîme. Le théâtre a trouvé en phénix sa catharsis dans la mort, le piège est désormais ouvert devant Eric Sanjou et l'Arène Théâtre : pour aller au-delà, il faudra aller ailleurs. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
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Renseignements pratiques
ThéâtreLe public
De Féderico Garcia Lorca / Arène Théâtre

Mise en scène et scénographie : Eric Sanjou
Effets spéciaux et illusions : Christian de Miègeville
Images : Mathieu Mailhé

Avec Christophe Champain, Thierry de Chaunac, Georges Gaillard, Nathalie Hauwelle, Frédéric Klein, Christian de Miègeville, Reynald Rivart et Pol Tronco
Le 27 Janvier 2012Durée : 2h30.*****