"Les absents ont toujours tort", dit la sagesse populaire. L'adage a montré toute sa vérité par l'exemple, jeudi soir au Bijou où se produisait ce Fred Raspail qui fut Fred K : un petit, tout petit auditoire – ô combien inhabituel en ces lieux fort courus – qui, pour le coup, aura pu profiter en toute intimité du répertoire de l'artiste, un folk-rock intimiste, justement, et de la plus belle facture. Tant pis pour ceux qui n'étaient pas là, tant pis pour ceux qui rateront ce soir encore le dernier concert de M. Raspail dans la Ville Rose. Mais c'est bien dommage...
"Les hommes ne pleurent pas"
Rien à voir, donc, avec le boulevard parisien. Raspail, c'est une longue et mince dégaine ventrée d'une Gretsch sur laquelle il gratte aussitôt une ligne à faire friser l'oreille : folk, indécrottablement, avec ce je ne sais quoi qui vous sent l'Amérique et la poussière sur la Route 66. Le sujet, pourtant, n'a rien à voir, de cette chanson dont le titre dit que
Le jour est une putain – une putain, donc, vendeuse d'amour "pour les paumés, les salauds, les hommes pressés" et déjà usée par les larmes. Le ton est donné, ombreux, triste et doux dans sa mélancolie tendre-amère.
Au bout de la même rue, au bout de la route, il y aurait
La Mer du Nord. Pas celle de Brel, non, ce dernier terrain vague ; mais la mer désirée pour voir le soleil "mettre dans les vagues de l'or", fuir un instant les maisons grises et la vie mal foutue, la mer refusée pour cause de béton. Ah nom de d., la mélancolie...
Alors "caresse mes cheveux (...) aide-moi, une fois une fois encore" mais non, rien n'y fait alors "qu'est-ce qu'on fera qu'est-ce qu'on fera si le ciel est bien trop bas ?" Foutue mélancolie, saleté de désespoir. Ce sont encore ceux du prisonnier rêvant de la belle – pas une fille mais l'évasion – la ballade de qui aimerait retrouver le temps d'avant, la détresse de l'ouvrier écoeuré de voir foutre le camp ce boulot qui le fait vivre et le tue – "les ouvriers, c'est triste et ça pleure devant les hauts-fourneaux qu'on dynamite", Florange et Morlange ne sont pas loin avec leurs aciéries mourantes.
Et voici que Matthias, le comparse à la trompette improbable, troque son cuivre contre une guitare, branche le jus et se met à chanter, en anglais et à voix râpeuse. Le rock est là, énergique, qui ne quittera plus vraiment la scène malgré les rechutes. Là pour regretter la colère perdue, là pour dire à Lisa de la boucler – et "A la santé de nos vieilles rancoeurs"... – là pour s'offrir le plaisir d'une reprise mordante à souhait de
Ces gens-là que le grand Jacques ne renierait pas. Il ne cède, à la toute fin des rappels (insistants et d'autant plus sincères que venus d'une maigre assistance), que pour redire l'amour de Fred pour la folk et la country avec la reprise du
Ring of Fire de Johnny Cash (1963), ultime occasion de faire sonner la trompette du compère Mathias.
Melancholy rock
Avouons-le d'entrée : ce Clou-ci s'est pas mal inquiété, au bout de quelques chansons, de la permanence de cette mélancolie, des réverbérations récurrentes de la Gretsch qu'on aurait pu croire piquées à un Chris Isaak époque
Blue Hotel plutôt qu'à un Brian Setzer, de cette tension rock qui semblait ne jamais vouloir laisser éclore l'énergie promise. Et ce en dépit de textes ciselés, d'un son folk joliment assumé et de la très réelle qualité d'émotion se dégageant du tout – sans même parler de la trompette, belle mais incongrue au possible dans un tel contexte musical.
On l'a vu à ce qui précède, le rock a fini par débouler, sans que jamais se perde ce fond de mélancolie et de colère épuisée qui semble vouloir être la marque de fabrique de Fred dans sa nouvelle incarnation. Oubliées les réverb', la Gretsch en prend pour le coup ce qu'il faut de rugosité et de puissance sonore, soutenue par un Matthias tantôt faisant feu de tout bois sur une Fender saturée, tantôt bidouillant un synthé d'où il tire des sonorités d'orgue Hammond ou, bien moins attendus, des échos 80's tout droit venus de Visage et
Fade to Grey (1980 tout rond, voilà qui ne nous rajeunit pas). Sans oublier la trompette : délicieuse, la bougresse, par son éclat et ses velours, et d'autant plus marquante qu'on n'a guère l'habitude de l'entendre hors des contextes de la balloche, du jazz ou de la musique classique. Si bien que sa seule présence suffit à donner une patte inimitable aux ballades les plus classiques et une patate folle au reste.
Mais ce qu'on aura le plus aimé, c'est la sincérité et la générosité de Raspail. Passé un temps un peu retenu – qu'on doit, parions-le, à l'auditoire clairsemé – l'artiste se lâche peu à peu, danse d'un glissant pas en crabe, se penche et se balance sur la caisse de sa guitare dans les attitudes les plus rock qui soient, emporté par la musique. A l'autre bout de la scène, son alter ego à cuivre lève la patte d'enthousiasme, se penche jusqu'à raser le sol du pavillon, tendu par l'écoute jusque dans ses moments de vacance musicale. Le public, lui, aime et le fait savoir. Aussi disséminé fut-il, il aura applaudi ce soir-là presque aussi fort qu'une salle pleine. A bon entendeur et patata...
||Jacques-Olivier Badia