CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Combat// Théâtre du Pavé




RESTER DANS LE SANG


publié le 23/04/2017
(Théâtre du Pavé)





Il était blême, sa moue haineuse et veule lui donnait un air de ressemblance avec sa sœur.

Jean-Paul Sartre, L’âge de raison, 1945

Lumières rouge vif à l’accueil des spectateurs dans la grande salle du Pavé, pour Combat, la nouvelle création de la compagnie La Part Manquante. Après Zoom en 2014, le metteur en scène Alain Daffos retrouve l’écriture de l’auteur et metteur en scène stéphanois Gilles Granouillet. Un spectacle sans ring, ni boxeurs, ni guerre… où l’expression « lutte fratricide » prend pourtant tout son sens.

Les écorchés

Un quatuor baigné dans la mélasse et le sang des abattoirs… D’abord il y a la mère, qui va recevoir la médaille du travail pour honorer ses années de labeur aux abattoirs, à tuer puis découper des bêtes. Le fils au chômage, Jean, détesté par la mère car conçu à la va-comme-je-te-pousse sur le quai d’une gare, veut lui organiser une fête. Il oblige sa sœur, belle jeune femme qui s’est exilée pour survivre à sa famille, à revenir pour participer à la fête. Cela ferait tellement plaisir à la mère de revoir sa préférée, celle qui a été trouvée dans un berceau ou une poussette, celle qui n’est pas sortie de son ventre mais qui a été choisie, contrairement à ce fils qui n’est bon à rien. Le frère et la sœur se supportent tout juste. Le passé porte son lot de rancoeurs et de névroses familiales… Dès la fête terminée, la sœur projette de repartir loin de cette nasse de murènes qui la révulse. L’odeur et le sang des abattoirs, la jalousie du frère, le poids écrasant de la mère, cette misère affective et sociale, elle n’a jamais pu les accepter… Elle, qui se voyait en Louise Michel étant plus jeune, n’a pas lutté aux côtés des prolétaires et des ouvriers. Elle a fui pour survivre seule. Le frère est marié à Gloria, une travailleuse des abattoirs ; leur couple est à l’image du jour de leur mariage : triste, rabougri, misérable, et sans amour. Paquets de chips et autre saillie conjugale à accepter en pleurant. Chacun tente de vivre avec ses plaies béantes. Sœur et belle-sœur se toisent et ne se connaissent pas vraiment.
Tout ce petit monde basculera sur le quai d’une gare. L’obstination de l’un face à la détermination d’une autre, les caractères enfouis se révèlent à la lumière blafarde d’un combat mené pour soi, et peut-être un peu pour l’autre…

« Le pitbull en attaché-case »

Les rires en début de spectacle, ce soir-là, avaient de quoi être trompeurs. Passée la surprise de personnages échafaudant un simple projet de fête matriarcale, l’écriture de Gilles Granouillet plonge rapidement le public dans des rapports humains extrêmement durs. Les liens familiaux et la présence de l’autre n’empêchent aucunement la violence des mots, le cynisme et la rage d’une misère qui corrode chaque geste, chaque intention. Par leur absence assourdissante du plateau, les abattoirs et la mère de cette fratrie paraissent s’infiltrer eux aussi dans les pores comme des souillures. Une mère que l’on devine plus proche de celle de Roberto Zucco que de celle d’Albert Cohen. Des réminiscences koltésiennes se font d’ailleurs sentir dans ces rapports crasses, construits sur des humiliations dominant/dominé, jusqu’à ce quai de gare aux relents d’une inquiétante étrangeté (cousin de la rencontre du vieil homme avec Zucco dans les couloirs du métro ?).
La mise en scène d’Alain Daffos, composée d’îlots cinématographiques cadrés précisément, participe à faire monter une tension ambivalente. Sans cesse tiraillée entre poésie et cruauté, l’écriture déploie ses contrastes. Rester digne dans le malheur. Rester digne et avancer coûte que coûte jusqu’à la peine suivante. Le milieu ouvrier des abattoirs est traité sans misérabilisme ni caricature, et même si les personnages se défigurent encore un peu plus à chaque scène, une extraordinaire détermination surgit au milieu de ce charnier. Une détermination focalisée sur un seul objectif : combattre et survivre. Le jeu précis des quatre comédien.ne.s offre des trajectoires qui tranchent dans le vif, et remuent d’innombrables couteaux secrets. C’est abrupt, dur, violemment social, et si la bouche de certains personnages parvient à sourire, il y a toujours quelque chose d’autre derrière, comme tapi dans l’ombre noire. L’habillage sonore quant à lui souligne pertinemment cette plongée dans les cartilages et les viscères de cette famille. Avec Combat, La Part Manquante signe une belle création aux canines déjà bien acérées.

Marc Vionnet









Compagnie La Part manquante
Mise en scène : Alain Daffos
Assistant à la mise en scène : Jean Stéphane
Avec : Muriel Benazeraf, Olivier Jeannelle, Sylvie Maury et Alain Daffos
Création Lumière : Didier Glibert
Univers Sonore : Aline Loustalot
Scénographie et décor : Isa de Ratuld

© Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche

23 Avril 2017
Théâtre du Pavé