CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Le Chant de la Piste ouverte// Théâtre du Pont Neuf




UNE CLAMEUR SALUTAIRE !


publié le 26/01/2017
(Théâtre du Pont Neuf)





Boucles de guitare, lumières sur un décor épuré – une façade détruite, des impacts –, une voix s’élève derrière un voile. On ouvre grand, tout, et on le garde ouvert pendant une petite heure et même après. Grand souffle libertaire sur les planches du TPN pour la deuxième semaine du Festival des Fédérées. On y jouait Le Chant de la Piste Ouverte, création de l’Émetteur Compagnie, d’après le texte de Walt Whitman, traduit et mise en scène par Laurent Pérez. Déchaînements et fracas.

« Toi, route que  j’embrasse en gardant les yeux ouverts. Je crois que tu n’es pas tout ce qui est ici. Je crois que beaucoup d’invisible est aussi ici. »

Le voile qui masque la béance du mur s’anime. Projections d’univers aquatiques, mouvements d’eau – devant, derrière, entre les mots. Des flots de paroles, on se fait immédiatement attraper. Comme par une vague, surpris au début, effrayé presque, puis confiant. On se laisser bercer dans un mouvement d’introspection, on se laisse porter puis ramener avec rudesse et enthousiasme sur le sable. On est heureux et secoué, c’est jubilatoire et bouleversant. Les mots comme réparation du vide. La parole pour remettre de la matière à la fois invisible, impalpable mais dense et incarnée.
La musique, elle, équilibre ; Gilles Ndonda propose une présence calme. Accents rocks, blues, la musique comme élément salvateur, comme un souffle de vie, une nécessité. Les mots scandés, criés, caressent, embarquent et saisissent. Ils renvoient à l’intérieur de soi, à ce qui se cherche dans et auprès des autres. Les mots de Whitman dans la bouche d’Olivier Jeannelle renvoient au monde, sans complaisance, ni apitoiement. On pense à soi, on pense aux autres, ceux que l’on connaît, ceux que l’on a connus et à tous celles et ceux qu’on ne connaît pas mais qui nous peuplent. C’est la marche des âmes. Ceux qui voyagent sur le siège d’à côté. Celui qui « défera stratagèmes et enveloppes pour toi et moi ». Celles qui quittent un appartement aux premières lueurs du jour. Celle qui se cache derrière son sourire. Le corpus des anonymes.

« Allons ! Notre élan peut être grand »

Garder les yeux ouverts, Voir, Aller, Reprendre la main sur un avenir collectif. La voix, le phrasé, le rythme choisis rétablissent du sens, restaurent de la présence. On se fait traverser par les paroles et gagner par ce cri d’amour subversif. « Viendras-tu en voyage avec moi ? ». Dans la bouche et le jeu du comédien, sa présence ancrée, les mots de Whitman deviennent moteurs, chantent une révolution à venir. Un mouvement de chœur contre les individualismes contemporains. Ça sonne juste. Ça résonne.
Silence. Odeur de cigarette écrasée. « Allons ! » Grondement de cymbales, guitare éminemment rock, puissante, au loin des champs de maïs, des ciels, la lumière se fait plus dense, plus rayonnante, sourires échangés, course sur place, accélération, jubilation, on arrive en zone frontière, une course folle ou une fuite en avant vers la sagesse et la raison ? La gorge se serre, le cœur se gonfle.
Ce spectacle est de ceux dont on sort rasséréné•e, nourri•e, et qui laisse une empreinte, des traces indicibles mais prégnantes. « Allons ! La route est devant nous ! »

Aurélie Guilbaud









de Walt Whitman
Avec Olivier Jeannelle et Gilles Ndonda
Adaptation et mise en scène Laurent Pérez
Vidéo Mathieu Hornain

© Marc Vionnet – Le Clou dans la planche

Le 26 janvier 2017
Théâtre du Pont Neuf