CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Cabaret Mario// L'Escale




ET SI ON PARLAIT MARIONNETTES ?


publié le 25/11/2012
(L'Escale)





A l’occasion de la quinzième édition du festival Marionnettissimo, une pléiade d’artistes capables de transporter le spectateur « dans le jeu », se sont donné rendez-vous vendredi soir à l’Escale. Le concept était simple : plusieurs spectacles, des formes courtes, pour une découverte de différentes créations marionnettiques, qui offraient un large éventail aux novices de la discipline comme aux aficionados convertis de longue date. Au programme de cette soirée insolite, Rouge chaperon de la Cie Mouka, Petites histoires sans paroles de la Cie L’Alinéa, Toutou rien de la Société de musique contemporaine du Québec en co-production avec la Cie Qui va là, et enfin Kraspec de la Cie Moi je tout seul.
Pour introduire la soirée, une sympathique autruche donne les détails des hostilités, ouvrant grand le chemin vers la partie détente où l’atmosphère conviviale invite au grignotage autour d’un verre. Puis, il faut rejoindre le chapiteau pour assister au premier spectacle…

Le grand méchant chaperon rouge

Sous le chapiteau, une table dressée, deux chaises, du vin rouge. A l’arrière, un large buffet, sorte de cabinet de curiosités qui abrite toutes sortes de bocaux, un petit piano pour enfant, des maquettes d’immeubles. La lumière s’éteint, se rallume sur deux femmes attablées – hagardes, teint blafard – qui finissent par se jeter sur la bouteille de vin rouge, n’hésitant pas à souiller la nappe en se crachant le précieux liquide au visage. A ce stade, nul doute que le célèbre conte de Perrault soit quelque peu revisité. La scène où évoluent tantôt les marionnettes du Rouge chaperon, tantôt de sa mère grand, n’est autre qu’une planche de bois tournante, recouverte de farine – car oui, il neige ! Le loup apparaît pour la première fois, disproportionné face à Rouge chaperon, sous la forme d’une comédienne revêtue d’un masque. Malgré l’apparence inquiétante du loup, la petite fille ne semble pas vraiment impressionnée, elle s’enfonce dans la forêt pour y manger des fraises Tagada – pardon, des fraises des bois – qui semblent lui tourner la tête. L’histoire se poursuit par des scènes surprenantes autant qu’inattendues, une danse pour le moins sensuelle entre Rouge chaperon et le loup sur un fond de musique techno, une autre scène ahurissante – le buffet se transforme en étalage de boucher à la Delicatessen avec son hachoir à viande et ses jambons suspendus. Néanmoins, certaines parties du conte ne sont pas revisitées – cessons ici, afin de laisser tout de même quelques surprises.
On l’aura compris, la compagnie Mouka interprète avec brio une version plutôt gore du petit chaperon rouge, l’alternance des marionnettes à contrôle manipulées à vue avec le jeu des comédiennes tantôt loup tantôt Rouge chaperon permettant une projection plus réaliste du spectateur, immergé dans cet univers plus rouge que noir.
Puis viennent des free hugs. De retour à la grignoterie, un charmant petit ours en peluche convie le spectateur à un apéro-concert. Confortablement installé, un verre à la main, ce mignon personnage se laisse aller à son terrible chagrin, personne ne veut plus le serrer dans les bras. C’est muni d’une guitare qu’il chante sa peine, d’une voix rauque et caverneuse, contrastant avec la fourrure moelleuse dont il est affublé. Personne ne peut rester insensible face aux complaintes d’un personnage si familier, si réconfortant aux heures les plus sombres de l’enfance. A la fin de cette tragique chansonnette, « Prenez moi dans vos bras », une spectatrice ne s’est pas fait prier, embrassant l’ours pour un câlin bien mérité. Une douce parenthèse, surtout après avoir assisté au terrifiant Rouge chaperon !

Numéro de jonglerie marionnettique

Pour ce troisième spectacle qui a lieu sous le chapiteau, le spectateur reste perplexe. Outre le fait que repose sur scène une contrebasse,  il y a également un castelet type Guignol. Serait-ce une énième représentation de la plus célèbre des marionnettes à gaine ? il semblerait que non, le contrebassiste commence par jouer une musique envoutante, orientale, tel un charmeur de serpents. Une première marionnette apparaît au son de la musique qui accompagne très vite ses faits et gestes, donnant au spectacle un certain rythme afin d’accrocher le spectateur. Pas facile lorsque le décor est minimaliste, la marionnette inexpressive au préalable. Petit à petit, une courte histoire voit le jour, celle d’une rencontre avec un sac en toile de jute qui intéresse tout particulièrement le petit personnage. Malheureusement, la curiosité reste ici un vilain défaut, le sac s’anime, devient glouton et dévore les curieux qui s’intéressent de trop près à son contenu.
La seconde histoire peut alors commencer, une guitare électrique remplace la contrebasse, le spectateur découvre une autre marionnette, blanche, avec la seule particularité de posséder un visage en pointe, sorte de museau à défaut une fois de plus de ne pas avoir d’expression. C’est sans compter sur les talents du marionnettiste, qui met en scène sa propre main avec cette autre marionnette blanche. Commence alors un jeu de cache cache, de chatouilleries, de chamailleries, qui se solde par une bagarre en bonne et due forme. Le spectateur retrouve ici le bâton utilisé dans le spectacle de Guignol pour frapper la méchante main qui se joue de la marionnette en colère. Cette dernière finit par avoir « la main », elle frappe un grand coup, la main se meurt… horreur, la marionnette tente de la réanimer, elle souffle dessus afin de la redresser, quelle dextérité de la part du marionnettiste qui interprète les deux personnages !  Mais la main s’est jouée de la marionnette, elle a simulé la mort pour mieux lui sauter à la gorge et l’étrangler ! tout au long de cette courte histoire, la musique tantôt entrainante et joyeuse, tantôt criarde et lugubre, stoppe lorsque la main assassine la marionnette comme pour mieux accentuer l’effroi que dégage cette fin.
La troisième et dernière histoire est de loin la plus envoûtante. Outre le retour de la contrebasse et autres sons d’instruments divers enregistrés grâce à une boite à rythme, la marionnette est cette fois beaucoup plus expressive ; mieux, elle semble être le « double manipulable » du marionnettiste, qui n’hésite pas à sortir du cadre du castelet. Cette dernière tente de s’approprier un espace qu’elle ne maîtrise pas, elle semble vouloir sortir du cadre, sa condition de marionnette n’est pas une évidence pour elle. Commence alors une manipulation relevant de la virtuosité, la marionnettiste jongle avec deux personnages identiques sans jamais les révéler en même temps au public. L’illusion d’un personnage mi-homme mi-marionnette est possible en manipulant avec intelligence le castelet qui cette fois laisse apparaître les côtés gauche et droit de cet élément de décor servant de cadre à l’espace scénique. Néanmoins, la rencontre entre les deux ne peut rester pacifique, il ne doit en rester qu’un ! une fois de plus la marionnette virevolte pour mieux terrasser son double animé.
Que de poésie, de finesse à travers ces trois touchantes histoires interprétées par Brice Coupey de la compagnie L’Alinéa, formé au théâtre aux mains nues par Alain Recoing. Nul besoin d’artifices pour rendre expressif un personnage animé fait de bric et de broc, nul besoin de paroles quand la musique fait sens. Reste à savoir s’il n’est pas plus dangereux de donner la part belle aux formes animées qui, un jour, seraient peut-être tentées de prendre toute la place…

Chronique d’une famille presque ordinaire

Pour cette dernière représentation, l’espace détente est une fois de plus investi. Même si la fatigue de cette soirée marathon se fait sentir, le public est bien au rendez-vous pour accueillir la famille Kraspec. Certainement proches cousins de la famille Bidochon, les Kraspec évoluent à l’intérieur d’un buffet orange style formica, à priori de très mauvais goût mais détrompons-nous, cette matière obsolète faisant référence aux cuisines de nos grands mères revient à la mode ! cependant la famille Kraspec, elle, est loin d’être préoccupée par la décoration de son intérieur, pour preuve la « magnifique » gondole modèle réduit qui trône sur le buffet orange. A ses côtés, une télévision d’un autre siècle servira quant à elle à diffuser le journal télévisé relatant la prochaine fermeture de l’usine « fion dur », lieu de travail de Bernard, le père Kraspec.
Les portes du buffet s’ouvrent sur une scène somme toute banale, le repas pris entre les parents de la famille. Les marionnettes à contrôle sont manipulées par le marionnettiste derrière le buffet, qui le dissimule assez bien ; l’illusion d’une scène animée sans intermédiaire est aisée.  Mais revenons à la scène du repas. Cela semble être une habitude chez les Kraspec, les discussions sont plus qu’animées, les reproches fusent avec bien des noms d’oiseaux – pas étonnant que ce spectacle ne soit pas recommandé aux jeunes de moins de 16 ans ! que dire également du grand-père Kraspec, un ancien d’Algérie, raciste comme pas deux, qui regarde d’un œil lubrique sa petite fille prendre son bain. Sans parler de la mère, Ruth, véritable castratrice qui règne sur sa famille d’une main de fer. C’en est trop pour Bernard qui vient d’apprendre au journal télévisé la fermeture de son lieu de travail. Il décide d’appeler son frère, à deux on est plus fort ! ils complotent leur projet : assassiner Ruth ! à cet instant, les portes du bas du buffet s’ouvrent sur un magasin des horreurs, poupons et autres bocaux contenant divers organes viennent illustrer la chanson macabre du complot des deux frères. Le spectateur, tenu en haleine jusqu’ici, voit retomber sa curiosité lorsque le marionnettiste brandit un papier essuie tout…  A suivre. Toute la subtilité, on le voit, réside dans le contre-pied. Très au-delà du premier degré, les messages de tolérance et d’humanisme font la part belle aux personnages, qui deviennent vite attachants. Vivement le prochain épisode !

Un cabaret vrai de vrai, de forme en forme, qui rappelle avec bonheur la richesse créative du monde de la marionnette.

Solenn Tardivel









Rouge chaperon de la Cie Mouka
Jeu et conception: Claire Rosolin, Marion Bourdil
Mise en scène et régie: Marion Gardie
Marionnettes et masques: Marion Bourdil
Musique d’introduction et harmonisation des chants: Julien Lot

Toutou rien de la Société de musique contemporaine du Québec en co-production avec la Cie Qui va là

Petites histoires sans paroles de la Cie L’Alinéa
De et avec : Louis do Bazin, Brice Coupey, Pierre Blaize, Alain Recoing, Ombline de Benque

Kraspec de la Cie Moi je tout seul
Création et manipulation : Yoan Delavallad

© DR

25 novembre 2012
L'Escale