CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Ça a débuté comme ça// Cave Poésie René-Gouzenne




VOYAGE AU COEUR DE L'HOMME


publié le 22/09/2010
(Cave Poésie René-Gouzenne)





Paris, place de Clichy, 1914. Envoûté par la musique militaire d’une parade militaire et échauffé par les paroles d’un camarade, Ferdinand Bardamu, jeune rebelle, décide de s’engager dans la guerre contre les Allemands.  ‘Ça a débuté comme ça.’ Début de roman, première phrase du personnage et premier coup de poing dans l’estomac par ce langage parlé, familier et argotique, inventé de toutes pièces par l’auteur du Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline.
Bienvenue dans la saisissante épopée de la révolte et du dégoût, avec le jeune Bardamu qui découvre l’absurdité de la guerre comme celle de la vie humaine. ‘Ce n’est pas de la littérature’, disait Céline lors d’une interview à Paris-Soir, à la sortie de son livre en 1932. ‘C’est de la vie, la vie telle qu’elle se présente.’ Rien de plus. Rien de moins. Cette vie n’est pas celle des princes et des princesses. Elle suinte la misère physique et morale, l’infamie, la lâcheté, la trouille, la médiocrité… Répugnante ? Révoltante ? Non, simplement humaine, terriblement humaine.
Cette vie-là, Chloé Desfachelle a décidé de la mettre en scène dans son spectacle Ça a débuté comme ça. C’est en fait la première partie du Voyage au bout de la nuit, celle de la guerre, que le metteur en scène a choisi d’adapter au théâtre en opérant des coupes franches mais judicieuses dans le texte, pour ne pas sombrer dans une narration qui n’en finirait plus.
D’entrée, le pari est relevé. Le langage inouï de Céline dans Voyage au bout de la nuit, comme dans tous ses autres romans d’ailleurs, explose au théâtre. D’apparence négligée, incorrect, passionné, il est un instrument incroyable, personnage à lui tout seul qui vous emporte dans les tréfonds du genre humain. Ne manquait plus que d’en trouver la voix. Choix cornélien en pensant aux comédiens français qui ont prêté la leur, et quelles voix ! Celles de Michel Simon et, plus près de nous, celles de Fabrice Luchini et de Denis Podalydès.

Rien que du feu et de bruit

En confiant le rôle de Bardamu à Antoine Bersoux, Chloé Desfachelle a réalisé un véritable coup de maître. D’une part parce que sa voix, à la fois puissante et singulière, attire tout autant qu’elle inquiète. D’autre part, parce que le comédien a une gueule, et une vraie. D’apparence anodine par sa rondeur, cette gueule-là devient vite troublante quand Bardamu découvre, au front, l’enfer de la guerre tout entière. Rien que du feu et du bruit.
Et ce feu et ce bruit n’en finiront plus de retentir dans son crâne, une fois de retour à Paris, puis dans ses hospitalisations successives. Si les balles n’ont pas tué son corps, leur sifflement a tué son âme. Désarticulée est sa pensée, désarticulé devient aussi son corps. Ce qu’incarne à merveille Antoine Bersoux en nous envoyant l’histoire de son personnage en pleine face, comme s’il nous la crachait. Son jeu est d’une belle justesse et puissant, grâce aussi à la mise en scène de Chloé Desfachelle.
Rien que du feu et de bruit. Le metteur en scène n’a pas oublié ce cauchemar qui habite constamment Bardamu et provoque en lui d’horribles paniques. Sa mise en scène, au cordeau, en rend parfaitement compte tant par les déplacements, attitudes et postures du comédien, que par un jeu de lumière d’une apparente simplicité et un travail subtil en matière de décor. Tous ces éléments contribuent à rendre compte de ce long cauchemar visionnaire de Bardamu ruisselant d’invention verbale. Un cauchemar sous le signe des balles et des obus, comme s’il en pleuvait.
Vous n’en saurez pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de ceux et celles qui n’ont pas encore vu ce très beau spectacle. Seul regret, qu’il se termine lors de l’arrivée de Bardamu en Afrique, en pleine nuit. Et la nuit fait disparaître sous nos yeux le personnage. Fin de la pièce. C’est frustrant, très frustrant. Comme tout spectacle dont on aimerait qu’il continue point d’heures.

Florence Guilhem









D’après Louis-Ferdinand Céline / Cie AB & CD Production
Mise en scène : Chloé Desfachelle.
Avec Antoine Bersoux.
Lumières : Clélia Tournay.

© DR

22 septembre 2010
Cave Poésie René-Gouzenne