CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

By Heart// Théâtre Garonne




GÉNIAL


publié le 07/03/2019
(Théâtre Garonne)





Deux ans après le magnifique Bovary, Tiago Rodrigues était de retour à Toulouse, une sacrée bonne nouvelle. Son spectacle précédent – création habile à partir du roman de Gustave Flaubert, de sa correspondance et des minutes de son procès pour injure à la morale –, avait frappé par sa grande théâtralité. Le metteur en scène avait réussi à créer un objet théâtral cohérent à partir de matériaux textuels différents et c’est avec impatience que les spectateurs attendaient By heart.
Sur la scène de Garonne, pas de décor, juste dix chaises. Tiago Rodrigues, simplement vêtu d’un jean et d’un teeshirt blanc, accueille le public comme un animateur ou un meneur de jeu. Il explique rapidement son projet : faire venir dix spectateurs sur scène et leur faire apprendre un texte par cœur.

« Quand je fais comparoir les images passées/ au tribunal muet des songes recueillis… »

La mémorisation des textes est une préoccupation importante des comédiens de théâtre. Ces dix spectateurs vont apprendre un sonnet de Shakespeare et le restituer en fin de spectacle. Mais attention, il ne s’agit pas d’un spectacle en interaction avec le public. Les dix spectateurs-acteurs vont en faire partie intégrante. Nous suivons leur travail de diction et de mémorisation. George Steiner, Boris Pasternak, Ray Bradbury et Shakespeare sont les figures tutélaires de ce spectacle. Le pouvoir de la poésie et de sa mémorisation est évoqué par une anecdote racontée par George Steiner lors d’une émission de télévision. Au congrès des écrivains soviétiques de 1937, Boris Pasternak, inquiété par le régime soviétique, se lève et prononce un simple mot, le nombre 30. A cette demande, deux cents personnes se lèvent et récitent par cœur le 30e sonnet de Shakespeare traduit par Pasternak lui-même, et le sauvent par la même occasion d’une disgrâce immédiate. Tiago Rodrigues a construit son spectacle sur cette base. Il s’agit d’une réflexion profonde et passionnante sur la littérature, la poésie et la mémoire. Mais il comporte également une dimension humaine et autobiographique. Tiago Rodrigues évoque avec émotion sa grand-mère, grande lectrice à qui il avait coutume d’apporter des livres à lire. A la fin de sa vie, quand elle se rend compte qu’elle perd progressivement la vue, elle lui fait part de son désir d’apprendre un livre en entier par cœur pour se le réciter comme le font les personnages à la fin du roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451. Elle le charge même de décider à sa place et de choisir l’ouvrage en question.
Nous assistons à un spectacle total, intelligent, émouvant et profond, bien loin d’être la simple performance technique que l’on pouvait craindre au début : faire jouer des amateurs. C’est à Tiago Rodrigues que nous devons cela. Drôle, il ne rit pourtant jamais aux dépens des 10 spectateurs sur scène mais avec eux. Il en fait ses complices. Ensuite – et ce n’est pas incompatible –, il se révèle émouvant, en particulier par l’évocation de son expérience personnelle. Tel un passeur ou un professeur, il nous fait pénétrer au cœur d’un texte regardé à la loupe. Nous en découvrons la beauté et la profondeur. Le spectacle ne souffre pas de sa forme : un assemblage d’anecdotes personnelles ou littéraires, de citations, de réflexions et de digressions. Cette forme libre est réjouissante et l’on suit avec beaucoup d’intérêt et d’empathie l’apprentissage et la parfaite mémorisation du texte de Shakespeare. By Heart file avec légèreté vers son but annoncé au début : la restitution du sonnet, moment particulièrement fort du spectacle. On en sort heureux, avec le sentiment d’avoir assisté à un moment théâtral rare.

Stéphane Chomienne









Crédit : Marie Clauzade

7 mars 2019
Théâtre Garonne