CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

Bérénice, partition pour un acteur// Théâtre du Pavé




L'AMOUR EN SOLO


publié le 06/03/2017
(Théâtre du Pavé)





Il est toujours là, celui qui pimente nos vies sans relâche : éternel ou éphémère, redoutable ou rassurant, tendre ou érotique, il est chargé d’un stock émotionnel sans pareil, transcende l’être humain depuis la nuit des temps. En une seconde, il peut nouer une gorge, tiédir des mains ou retourner les entrailles. Il s’appelle Amour et on adore le détester – quelle tragédie !
Poursuivant son entreprise de dépouillement du théâtre classique (rappelez-vous ses Noir-Lumière), voilà Francis Azéma seul en scène, face aux cinq actes de Bérénice – et non pas face à une partition taillée dans la pièce, comme le titre du spectacle peut le laisser entendre. Le comédien ne joue pas un, ni deux, mais six personnages. Du théâtre classique certes, mais un choix artistique original, et un challenge plutôt relevé.

Hospice ou palais ?

Des stalactites et des stalagmites métalliques transpercent le plateau en une atmosphère inquiétante. Un mur de lumières tamisées demeure côté jardin et les teintes de ces latéraux varient au gré des actes. Selon l’imaginaire du spectateur, l’imposante scénographie de Camille Bouvier peut prendre des allures différentes : un palais romain obscur, une forêt au crépuscule, un asile désaffecté ou encore la matière grise d’un cerveau humain.
A l’intérieur de ce ventre circulent Bérénice, Titus et Antiochus (le trio amoureux), accompagnés de leurs confidents. Des confidents dont la bienveillance est parfois douteuse, et l’interprétation dirige d’ailleurs quelques personnages vers le valet de comédie.
Francis Azéma se livre à un exercice de style très audacieux et semble incarner un Racine atteint de schizophrénie, aux multiples visages. Le public a les yeux rivés sur un comédien qui s’engouffre dans une série d’introspections dramatiques, basculant du féminin au masculin, du jeune au vieux, sans même changer de costume. Un long foulard en velours rouge lui permet d’accentuer certaines attitudes : tantôt pendant, tantôt déposé en écharpe. Jouant sur ses tessitures de voix, son ancrage au sol, le placement de son regard et un léger jeu de corps, il navigue avec aisance entre les différents protagonistes.

Tempête psychologique

Les mouvements et déplacements restent très minimalistes, dans l’esprit classique sans doute. Les changements de rythme, subtils, sont essentiellement amenés par des variations d’intonation, de tons et d’intensité de voix. Une traversée de la scène, cependant ! Dans toute sa longueur. Une révolution ? En tout cas, elle s’apprécie, brise la possible monotonie de certains passages, permet d’aérer le plateau. Quant à l’ambiance sonore, sobre et discrète, elle soutient plutôt efficacement la pièce.
Les habitués auront peut-être du mal à reconnaître cette tragédie, pourtant le texte est donné, l’alexandrin y est cristallin ; les spectateurs ont lieu d’être être touchés par l’engagement émotionnel et artistique de Francis Azéma, qui offre un nouveau regard sur la pièce, la transformant presque en un thriller psychologique.

Sarah Bourhis









De Jean Racine / Compagnie Les vagabonds
Interprétation : Francis Azéma
Décor : Camille Bouvier
Costumes : Noémie Le Tily
Création Lumière : Lucien Valle
Création sonore : Ludovic Lafforgue
Régie Son et Lumière : Marine Viot et Ludovic Lafforgue
Visuels et communication : Justine Ducat et Babel Team
Accompagnement pédagogique : Victoire Lizop
Production, diffusion : Jeanne Astruc

© Justine Ducat

06/03/2017
Théâtre du Pavé