CRITIQUE DE SPECTACLE - TOULOUSE

A nous deux maintenant// Théâtre Garonne




« LA VÉRITÉ N’A QU’UN TEMPS »


publié le 04/02/2018
(Théâtre Garonne)





Après Saga et Adishatz, Jonathan Capdevielle – tout à la fois comédien, ventriloque, danseur, chanteur et metteur en scène –, se confronte à Georges Bernanos et propose, dans A nous deux maintenant, une mise en scène audacieuse du roman policier Un Crime.

L’opium du peuple ?

C’est en 1934 que Bernanos décide d’écrire ce pseudo roman policier pour subvenir aux besoins de sa famille. Policier, car c’est bel et bien le crime qui est le point de départ de cette histoire ; pseudo, car on comprend rapidement que la portée du projet est bien plus large. La nuit qui suit l’arrivée du curé dans un petit village des Alpes, une vieille dame est retrouvée morte dans sa chambre et un homme inconnu gît, inconscient, dans son jardin. L’enquête démarre, elle met à nu cette société villageoise, avec pour figure centrale et énigmatique le curé de Mégère. La pièce s’ouvre dans le noir : un éclair aveuglant transperce la scène, on aperçoit furtivement un corps nu puis le noir revient. Était-ce une hallucination ? Le point de passage vers un autre monde ? Un retour originel, voire une renaissance ? On sent déjà que cette enquête n’aura rien de rationnel… Vingt-cinq personnages, pas moins, vont être mis en vie par cinq acteurs. Une prouesse technique habilement menée par des travestissements de voix, des mimiques, des costumes, des postures – les comédiens passent d’un personnage à un autre, apportant à chacun un relief et une énergie qui lui sont propres. A travers des figures truculentes, à la fois attachantes et dérangeantes, la pièce dresse le portrait de cette petite société, ses vices et ses aigreurs. Ces habitants atypiques, vivant éloignés de tout et rassemblés autour de la figure tutélaire du curé, permettent à Bernanos d’aborder son thème fétiche du Mal, de la lutte entre Dieu et Satan, et de la confrontation des hommes avec leur être intérieur. Tout au long de la pièce, un jeu d’opposition s’opère entre l’enquêteur, homme de Loi, et le curé, homme de Dieu. Ils se scrutent, s’analysent et se font face dans un duel mystérieux. L’écrivain aussi prend vie et erre dans son œuvre en posant un regard lucide sur les réalités parfois compliquées de l’artiste. Jonathan Capdevielle explique avoir été « frappé par cette œuvre singulière qui traite avec humour noir et émotion la question de l’identité et de la condition humaine ». Son choix s’explique aussi par ses racines et son enfance, ayant grandi dans un petit village près de Lourdes, il dit avoir été « fasciné par cette figure impénétrable du prêtre qu’il observait lors des processions ».

« Faites-vous de vrais rêves ? »

Le spectateur tente tant bien que mal de mener l’enquête lui aussi. Mais plus on avance dans la pièce, plus on s’en éloigne pour flirter avec un univers onirique, jusqu’à un délire fiévreux. Bernanos, adepte de l’imposture, se jouait déjà du lecteur avec un roman policier qui n’en était pas un à propos d’un curé qui était en réalité une femme homosexuelle. Jonathan Capdevielle y ajoute une strate en y injectant des brides de son enfance, le doux souvenir de l’atmosphère chaleureuse du Sud-Ouest, ses fêtes et son folklore. Le roman policier de Bernanos devient le travestissement d’une autofiction mettant en scène les réminiscences de l’enfance et les souvenirs forts qui forgent un artiste et son œuvre. Entre rêve et réalité, la pièce aborde les questionnements universels qui tourmentent l’âme humaine et qui feront, à coup sûr, écho aux histoires singulières de chacun. La souche d’arbre tentaculaire qui trône au milieu de la scène participe, entre visible et invisible, au témoignage du caractère intemporel des aspirations métaphysiques de l’être humain. Cette scénographie plastique réalisée par Nadia lauro intrigue autant qu’elle surprend, elle accueille les comédiens qui y trouvent refuge, y exultent, se confient. Seulement voilà : l’arbre, symbole du lien entre la terre et le ciel, a été coupé, ne disposant plus que de ses racines ; cette souche devient un véritable autel sur lequel les espoirs mais aussi les regrets seront sacrifiés. A l’instar d’une sculpture, le paysage sonore qui prend vie en direct, apporte une ampleur intéressante et nous emporte définitivement dans un univers parallèle. L’adaptation s’étiole peu à peu pour devenir l’écrin d’expression de l’histoire et des questionnements de Capdevielle. Il s’en amuse, il brouille les pistes pour le spectateur qui se retrouve perdu entre le réel et l’irréel, la vérité et le mensonge, le Bien et le Mal. Si la « fête représente nos aspirations profondes », ici c’est bel et bien la scène qui nous défie et nous invite au questionnement – à nous deux maintenant !

 

Pénélope Baron









Coproduction / Compagnie associée / spectacle présenté avec Le Théâtre Sorano
Conception, adaptation et mise en scène : Jonathan Capdevielle
avec Clémentine Baert, Jonathan Capdevielle, Dimitri Doré, Jonathan Drillet, Arthur B. Gillette (en alternance avec Jennifer Hutt), Michèle Gurtner
Conseiller artistique – Assistant à la mise en scène : Jonathan Drillet
Conception et réalisation de la scénographie : Nadia Lauro

Crédit : Pierre Grosbois

Le 4 février 2018
Théâtre Garonne