Article paru le 30 octobre 2008
Didier Albert aime tout particulièrement les jeunes auteurs auxquels il ouvre en grand les portes de son théâtre de Poche. On ne peut qu’applaudir à cette démarche qui fait la part belle à des textes peu connus, voire inconnus, du public.
Les yeux gris ou l’impromptu du square est une pièce de Benoît Bourbon, qui a déjà signé Le bon Dieu s’appelle pas de chance, à nouveau programmée lui aussi au Poche du 15 au 17 juillet. L’auteur est aussi le metteur en scène et il interprète le rôle de Valentin aux cotés de Marie-Cécile Fourès.
Un square pour une rencontre de hasard : elle, assise sur un banc, écrit. Les yeux perdus vers l’horizon, elle se laisse porter par sa mélancolie. Lui, encombré d’un bouquet de lys malodorants, se lamente sur son sort. Sa fiancée n’était pas au rendez-vous de leur mariage. Hélène et Valentin. Deux solitudes échouées sur ce banc de square. Une rencontre improbable qui va révéler des blessures et faire battre les cœurs.
Ces deux-là vont s’observer, se flairer et tenter de s’apprivoiser. Il y aura des rebuffades, des coups de griffe, tant il est difficile de se laisser approcher quand les blessures infligées par la vie ne sont pas complètement refermées. Hélène fuit son malheur en créant des vies imaginaires dans ses romans. Elle n’habite plus vraiment sa vie, récuse les petits riens du quotidien dans lesquels elle s’englue pourtant. Réfugiée dans ce square pour fuir le bistrot d’en face. Même son prénom, elle l’a balayé d’une chiquenaude pour se cacher derrière un pseudo.
Valentin, lui, s’ennuie dans un bureau gris. Hélène l’intrigue, l’attire. Armé de sa seule franchise teintée de naïveté, il va fissurer ce bel édifice. De ces bribes de vie racontées et mises bout à bout se construit un passé sur lequel germe une nouvelle histoire. Mais cet avenir qui se profile, flanqué d’un bonheur tout neuf, le souhaitent-ils vraiment, tous les deux ?

Très peu de choses, en vérité, dans cette histoire ordinaire. Et c’est cela qui donne cette force au texte, appuyé par le jeu sobre des comédiens. Aucune fausse note dans ce récit intimiste, pas de pathos appuyé, rien de plus qu'un saupoudrage mesuré d’instants d’émotion qui alternent avec un humour léger.
Benoît Bourdon a su éviter l’écueil de l’affectation à outrance. Grâce à la superposition de petites touches subtiles, l’ensemble acquiert la légèreté d’un tableau impressionniste. Cette simplicité assumée, et dans la mise en scène et dans l’interprétation des comédiens donne une spontanéité, une fraîcheur incomparables à cette histoire profondément humaine. Marie-Cécile Fourès est merveilleuse de naturel. Seul bémol, Benoît Bourdon peine à rester convaincant d’un bout à l’autre de la pièce. Mais il s’agissait alors d’une première, et ces coups de pinceau encore visibles devraient disparaître au fil des représentations.II
Régine Bernot