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Une valise qui libère

Au tour de la Pologne d'occuper le théâtre Sorano
avec la troupe Pollen, qui présentait ce week-end
pour Universcènes une pièce inattendue et émouvante.

Paris, soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale : la France décide de créer un Mémorial de la Shoah. Fransoua, fils de Polonais juifs, se bat pour savoir qui était son père, dont sa mère ne parle jamais, trop accablée par la douleur des camps. Dans le déni et la reconnaissance de son nouvel époux qui a donné à son fils un nom français, elle ne souhaite pas reparler de cette époque qu’elle craint voir revenir.
Envoyé par sa femme autoritaire au musée durant une opération, il entre dans celui de l’extermination et rencontre une guide au moral miné par ces images intemporelles, immuables et atroces. Ils découvrent les différents objets exposés et parmi eux, une valise, celle de Léo Pantofelnik, l’un des trois français dont on ait retrouvé et restitué les valises. Fransoua, en quête d’une identité, va reconnaître la valise de son père, échanger avec celui-ci et se libérer de cet héritage pesant. Le récit de ces retrouvailles est exécuté par un Narrateur au ton léger et chantant, tombé amoureux de la "secrétaire vocale" de Fransoua Jacquot.
Ecrire sur la Shoah, la difficulté de ce souvenir, la douleur de ceux qui sont restés et qui se rappellent, est une gageure des plus périlleuses. Tomber dans le grave, le sombre, le regret, la désillusion, voilà les écueils dans lesquels tombent souvent les auteurs qui traitent de cette période incroyable de notre histoire. Parler du traumatisme, du devoir de souvenir, de la commémoration, c’est rappeler les souffrances, les millions de morts, les "femmes nues et pendues", les "enfants qui pleurent ou rient sur les photos".
L’auteur de cette pièce, Malgorzata Sikorska-Miszczuk, décide de lever le voile de plomb du passé, de libérer son personnage, Fransoua Jacquot, de ces années de questions, de doutes, de souffrances. Consciente de l’héritage littéraire d’après-guerre, elle souhaite non pas libérer les générations futures de ce souvenir, mais plutôt le rendre positif. On peut se reconstruire, on peut se retrouver, même au contact de ces images de malheur, de honte pour notre humanité.


Mémoire en double espace
Le parti pris intelligent de Kasia Kurzeja, la metteuse en scène, est de créer un double espace. Le Narrateur, qui chante à tout bout de champ et pour le plaisir du public, s’occupe des éclairages et de la chute des différents bouquets d’objets exposés dans ce musée. Sa bien-aimée Jacqueline, la voix du répondeur du héros, imite la mère mais aussi la femme de Fransoua. Ces deux personnages en dehors de l’intrigue sont les deux artisans habiles de ce récit. Du haut de leur échafaudage, ils prêtent leurs voix aux deux autres comédiens, représentant Fransoua et la guide du musée.
Le visage couvert d’un masque mi-humain mi-monstrueux, ils illustrent tout l’abattement de ces générations filles des rescapés de la Shoah, prisonnières d’un passé qu’elles n’ont pas vécu. Le contraste entre la jovialité des narrateurs et la tristesse des mimes sur le plateau permet de comprendre que la solution face à une Histoire aussi accablante réside dans l’acceptation, la quête de la vérité et le désir de continuer en sachant que rien de pire ne pourrait arriver.
La retrouvaille avec ce qui atteste sa filiation est des plus touchantes, de même que la satisfaction de la guide, qui trouve un sens à son métier. En effet, elle souhaiterait que des visiteurs viennent récupérer les objets, preuve qu’ils ont survécu, du moins par leur descendance. Elle prône également l’adoption, c'est-à-dire la prise de conscience par les populations non touchées par l’antisémitisme de ce qui s’est passé, le partage de cette peine pour une reconstruction de la conscience européenne, déclarée morte avec le génocide.
Les éclairages, disposés sur scène et sur l’échafaudage qui soutient le bandeau de surtitrage et les narrateurs, permettent le jaillissement de touches positives, de même que la voix de Kasia qui clame en polonais des formules qui permettent de suivre au mieux l’action.
La pièce est à 85% exécutée en français, le récit se déroulant en France, d’ailleurs, mais ces rappels de langue nous permettent de comprendre ce que ressent Fransoua : être élevé dans un pays tout en sachant au fond de soi qu’on vient d’ailleurs, qu’une autre histoire, commencée bien avant nous, est présente au fond de nous.
Ce récit reposant sur des faits tragiques est dynamisé, enrichi, pousse au dépassement de l’Histoire. Construire sur et grâce à la Shoah, se redécouvrir et faire en sorte que la vigilance de tous permette la naissance d’une solidarité entre les peuples, voilà le bénéfique message de cette pièce somme toute légère et joliment amenée.  II

Lucien-Christophe Hernandez

La valise de Pantofelnik
Mémoire du génocide. (Photos Camille Chalain / Le Clou dans la Planche)







Théâtre - Festival Universcènes
Walizka Pantofelnika
De Malgorzata / Cie Pollen.
Mise en scène : Kasia Kurzeja.
Avec : Gérôme Agostini, Franck Castany, Maïwenn Da Silva,
Elodie Rougeot.
Création lumières, musiques et sons : Pollen.
Décor : Kasia Kurzeja. Masques : Gérôme Agostini.
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La valise de Pantofelnik