L'art de l'hommage
Jean Jaurès est né le 3 septembre 1859.
Cent cinquante ans plus tard, Toulouse lui rend hommage
avec La valise de Jaurès, de retour au TNT.
Article paru le 25 juin 2009
Il est, semble-t-il, des modèles trop imposants pour qu'on les fête sans précaution. Les grands représentants de la Nation, en tout cas, ne se bousculent guère pour célébrer le cent cinquantième anniversaire de la naissance de Jean Jaurès, qu'il ne se privent pourtant pas de citer sinon en exemple, du moins régulièrement et tous bords confondus. Sans doute attendent-ils le 3 septembre prochain, par souci d'exactitude... Le Sud-Ouest, lui, n'oublie pas le plus mythique de ses tribuns et expositions, manifestations ou ouvrages se succèdent depuis le début de l'année dans le Tarn et la Haute-Garonne. Point culminant et assez inhabituel de l'hommage, une pièce de théâtre : La valise de Jaurès, produite par la ville de Toulouse et que reprend le TNT à la suite du théâtre du Pavé.
A la Chambre
Le problème, lorsqu'on vient d'être fraîchement élu député, c'est de trouver l'entrée du Palais-Bourbon – du moins est-ce le problème d'Amédée Couesnon, fabricant de cuivres, tout neuf élu de l'Aisne et aussi ennuyé de ne pas trouver la porte qu'il est encombré de sa valise. Les deux mentors qu'il se donne en première rencontre n'arrangent rien : un grand costaud d'abord, barbe drue et carrée, lui aussi une valise à la main ; puis un élégant en guêtres et canne à pommeau, que la valise du premier semble inquiéter. Jean Jaurès. Maurice Barrès. Le socialiste dreyfusard, l'académicien nationaliste. Les deux frères ennemis de l'Assemblée Nationale.
Qui s'opposent bientôt sur la question du transfert des cendres d'Emile Zola au Panthéon (nous sommes en 1907), comme ils s'opposeront encore sur le militarisme de cette époque troublée, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la peine de mort ou la répartition équitable des richesses nées du capital. Pris entre ces deux géants, Amédée Couesnon, centriste godillot voué à défendre le statu quo des fanfares d'artillerie, ne peut que pencher de l'un à l'autre, béer devant leurs joutes oratoires et s'interroger sur le contenu de cette mystérieuse valise dont le député du Tarn ne se sépare guère.
Sept ans plus tard, un beau jour d'été, le dernier de juillet... Un inconnu gavé de propagande revancharde, Raoul Villain, abat Jaurès sur la terrasse du Café du Croissant après qu'il eut écrit son dernier article, "L'oscillation au bord de l'abîme". La guerre est déclarée le lendemain.
A la scène
Bel hommage que cet hommage-là, dont le premier mérite est sans doute d'éviter les conventions d'un genre dont l'auteur du texte a su déjouer les pièges. Loin d'une biographie contée par le menu, évitant d'égrener un à un les grands combats d'un grand homme, Bruno Fuligni aborde la figure de Jaurès par la bande, à travers les débats (authentiques), les conversations (apocryphes) qu'il eut à l'Assemblée avec son meilleur ennemi et quelques sujets de traverse : la "panthéonisation" de Zola, et non l'affaire Dreyfus ; le rôle social de la religion, plutôt que la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat ; l'abolition – rejetée – de la peine de mort ; la notion de violence, plus que la guerre ou la révolution.
Un travail d'équilibriste, qui refuse intelligemment toute position manichéenne et joue avec mesure de la figure comique de Couesnon ; un travail de ciseleur, aussi bien, quand la précision du propos, considérée dans ses détails, évite même les trappes de l'anachronisme.
Jean-Claude Drouot (Jaurès), Maxence Mailfort (Barrès), Serge Le Lay (Couesnon) campent leurs personnages avec caractère dans un décor et une mise en scène cantonnés au strict nécessaire. "Habité", ont pu dire certains spectateurs du premier au sortir de la pièce. De fait, Jean-Claude Drouot emprunte sans grande peine l'habit, les postures et la fougue d'un des plus remarquables tribuns de la République. Tout juste est-il un peu encombré, parfois, de ce style politico-professoral "début de siècle" aux longues périodes, envahi de figures de rhétorique et sans cesse coupé d'incises.
Face à lui, retenu, presque impavide, Maxence Mailfort donne un Barrès sans caricature, Serge Le Lay un Couesnon dont les interventions allègent heureusement ce que le propos pourrait avoir de pesant. Et l'on ne regrette guère qu'un chouia de longueur – une question de style oratoire plus qu'un véritable défaut.
Voilà qui rappelle assez, mais en plus sage, le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly (1864), qu'on put voir au Sorano il y a bien vingt-cinq ans, porté par Michel Etcheverry et François Chaumette : non un coup de massue idéologique et commémoratif, mais un débat respectueux, quoique souvent enflammé. "Je détestais ses idées, mais j'aimais l'homme", dit Barrès à la mort de Jaurès. Quel meilleur hommage rendre à un homme que le respect de son plus farouche adversaire ? II
Jacques-Olivier Badia