A ne le considérer qu'en scène, tout comédien est schizophrène, atteint au dernier point de dédoublement de personnalité – dédoublement seulement dans le meilleur des cas. Prenez l'exemple de Jean-Luc Daltrozzo : en février, il était amoureux (et parfois moins) dans une comédie romantique et chantée, Adam et Juliette ; qu'avril vienne et le voici fort noir "sériole quileur", comme on dit dans la langue de Molspeare, sur la scène de l'Espace Saint-Cyprien où il ne manqua que de peu le Coup de chapeau. Un bon assassin ne meurt jamais vraiment et les choses ne pouvaient en rester là ; Le tueur au nez rouge revient donc jusqu'à la fin du mois, au Fil à Plomb cette fois.
"Au détour d'une rue, la violence s'acoquine avec la peur..."
Les choses ne commencent pourtant pas si mal pour l'anonyme héros : accoudé à son dossier de chaise dans son décor rouge et blanc, l'air sombre et flingue en bouche, en position pour le grand départ – le juste règlement de son dû à la sacro-sainte société. Concentré. L'index raide sur la queue de détente. Bref, prêt. Seulement voilà, on n'est jamais tranquille et le plombier sonne toujours sinon deux fois, du moins au mauvais moment : "Alors ça c'est bizarre, vous êtes en avance." Mauvaise pioche pour celui-ci, qui prend illico une balle dans le buffet en guise de gage pour son incorrection.
Satisfaction du travail bien fait : ne reste plus qu'à découper l'importun, en prenant soin toutefois de ne pas saloper les lieux plus que nécessaire et de bien tuer le cadavre lorsqu'il se révèle encore capable de pétage de plombs. En lui expliquant, tout de même, le pourquoi du comment, ce destin qui pousse un homme à être la violence de la violence, à chanter "Y a d'la joie" en trempant dans la sanquette et voir en Freud l'Einstein de l'épanouissement malgré les miracles de la chimie médicamenteuse et les appels inquiets de Maman. Qu'importe la justification, somme toute, seul compte le résultat : trente-sept victimes au compteur et pas l'ombre d'un indice oublié par mégarde, hors le nez rouge par lequel il signe son acte.
Allons... l'excitation aidant, un p'tit coup d'polochon pour fêter ça, le grand jeu avec Clarisse. Seulement voilà, on n'est jamais tranquille (bis) et c'est cette fois le vieux facho du dessus qui débarque et se prend aussi sec une bastos dans la barbaque en lieu et place de la traditionnelle salutation vicinale. A partir de quoi tout part un chouia en vrille : réunion des anciens trucidés pour les obsèques sur le pouce du dernier refroidi, discours à un cerveau – pauvre Yorick... – tirade tragico-sexuelle, arrivée et trépas du facteur, attaque du frigo dans un délire policier digne d'une série télévisuelle (française), défense subséquente de la grandeur de l'assassin, noir.
Pan. Requiescat in pace.
"Moi qui n'ai fait qu'aimer..."
C'est un texte presque ancien que ce Tueur au nez rouge écrit, mis en scène et interprété par Sébastien Salvagnac il y a bien cinq ans. Pas une grande réussite, alors, de l'aveu même de son auteur... Mais voilà qu'il crée Adam et Juliette et rencontre Jean-Luc Daltrozzo, sa longue et mince silhouette, sa voix rompue à tous les exercices, sa palette cabaret et au-delà. Quelqu'un évoque la possibilité de reprendre Le tueur au nez rouge. Hésitation. Réflexion. Séduction. Une fois la décision prise, réécriture, histoire de resserrer le texte, en mettre en valeur le balancier de comédie noire. Et dans le rôle du tueur, le chantant Daltrozzo.
On comprend à le voir que le jury du Coup de Chapeau ait hésité, et pas qu'un peu, à en faire un de ses lauréats, comme le rapportait récemment Manon Ona dans ces pages. Le texte est soigné, bien écrit et joue à merveille d'une alternance joliment rythmée entre légèreté incongrue et noirceur cruelle. "Trait grossi", "manque de gravité", comme l'écrivait encore, sans trop de férocité, le petit Clou précité ? Voire, quand le parti de la comédie et la nature même du personnage impliquent une bonne dose d'excès. Quand, aussi bien, une manière de gravité vient par la bande, portée par les multiples réflexions, apartés et commentaires du tueur, laissant apparaître par contre-champ ce que sa figure peut avoir de tragique – un tragique tempéré, toutefois, par le fait que l'histoire commence alors que le personnage a déjà fait le choix de payer pour ses "conneries" ; l'action n'est plus alors qu'un intermède entre le début du geste et sa conclusion, lui ôtant de ce fait une part de son poids.
Reste que la mise en scène fait preuve d'une belle cohérence, rapportée à ces partis : décor monomane de rouge et blanc, tiré au cordeau, lumières étroitement accordées aux états d'esprit du personnage, rythme soutenu, sans temps mort mais varié dans son tempo, que tient à merveille Jean-Luc Daltrozzo. Faisant preuve d'une grande implication physique dans le rôle, n'hésitant pas à s'appuyer sur ses qualités les plus familières – maîtrise du chant, de la voix, de la pose – celui-ci dépasse de loin l'image qu'il avait pu laisser dans des spectacles plus légers. Son jeu varié, assuré, très maîtrisé dans les bascules brutales d'humeur de son personnage, sa mimique et sa gestuelle, son énergie enfin lui permettent de donner littéralement corps à son tueur frapadingue.
L'humour est constant, la noirceur tout autant, l'un et l'autre portés avec précision à un haut degré d'intensité dans l'absurde et la perversité. Ne sonnez pas, surtout... II
Jacques-Olivier Badia