Tribun libre
Le Ring reprend le très politique Tribun,
de Mauricio Kagel,
créé l'automne dernier
lors du festival Hybrides.
Notre époque de communication et d'internetitude à tout crin le démontre au-delà du nécessaire : tout, désormais, est discours, parole, parlotte. L'annonce, le commentaire, la détraction ou la défense de l'acte valent plus que l'acte lui-même. La posture non seulement habille, mais remplace l'action, laquelle est perçue plus par le flot d'échanges qu'elle suscite que par ses conséquences naturelles. La fin même de l'événement, du phénomène qui l'a fait naître n'arrête pas la logorrhée. Et s'il est une matière, une discipline, un art peut-être, pour se fonder par essence sur le discours, c'est bien la politique. L'iconoclaste compositeur argentin Mauricio Kagel en démonte les mécanismes à sa façon dans Le tribun, écrit/composé en 1978, recréé l'automne dernier au Ring par Luc Lévêque et Patrick Condé lors du festival Hybrides et repris cette semaine au même endroit.
Pas de hasard dans cette rencontre :
d'un côté, un festival conçu pour présenter des oeuvres empilant moyens et disciplines les plus divers dans un désordre réfléchi, une très volontaire "anarchie de l'art" ; de l'autre, un compositeur dont l'oeuvre explore les possibilités chimériques du théâtre instrumental, bâtard de théâtre et d'opéra fondé sur le geste producteur de musique, le démontage de la tradition, l'expérimentation sonore par le mélange et le choc, et ne se privant in fine d'aucune interaction possible avec le cinéma, la littérature ou la radiophonie, pour ne citer qu'eux.
Rien ne sera donc fait pour aider le spectateur, qui entre sur un plateau dont les éléments identifiants sont quelque peu bousculés. Pas de gradins ou de sièges, pas vraiment de décor, pas de lumières hors un appareil d'ampoules, de néons et de spots à l'aspect involontaire. Au sol un chemin de bois, de part et d'autre duquel s'installe et se déplace l'assistance à son gré. A l'une de ses extrémités, un inquiétant échafaudage tenant de la tribune et de l'empilement acoustique ; à l'autre bout, amplis, tuners et magnétos ; de ci de là, barrières de bois, escabeau, cercle de craie irrégulier – "ne pas dépasser cette ligne". Et deux hommes vaguant là-dedans, reconnaissables comme comédiens seulement par la robe de chambre de l'un, douillette et quelconque mais incongrue, le veston improbable de l'autre.
Le discours vient bientôt, introduit, accompagné ou brisé par les enregistrements flamboyants, crachoteux, des fracas et flonflons de marches militaires, compositions pour cérémonies civiles et autres musiques commémoratives. Discours monologue fragmenté en deux voix sous faux nez fausses lunettes, sourcils brejnéviens et moustache hitlérienne. Discours patelin de führer aimable, petit père du peuple autoproclamé bon père de famille. Discours anodin construit comme une répétition d'avant tribune, dont les accidents révèlent bientôt les vérités cachées : déni du droit humain, soumission, abus d'autorité pointant subitement de l'onction, nus mais rendus presque inaudibles par l'affabilité et la banalité du ton. Discours définitivement interrompu sans que rien en ait laissé prévoir la fin, abandonnant le spectateur-auditeur dans une incertitude malaisée.
"Dix marches et neuf contretemps pour manquer la victoire", sous-titra Kagel ; "... pour orateur politique, marches militaires et haut-parleurs", adapte le Ring. C'est bien ça, et il y aurait quelque mauvaise foi à reprocher au Tribun son refus des codes scéniques et esthétiques traditionnels – en insistant sur "traditionnels", quand la création souscrit par ailleurs à tous ceux du non-conformisme contemporain – la juxtaposition crapoteuse de ses outil et moyens, son désordre feint et assumé, puisque tel est le parti annoncé et que cette forme est adéquate à un fond conçu selon les mêmes principes. Transdisciplinaire, anesthétique, dispersé et un brin provocateur, Le Tribun se veut ainsi symphonie théâtrale de notre temps.
Reste qu'on appréciera diversement le fond même du propos. C'est qu'il y a tout de même un poil d'enfonçage de porte ouverte dans la dénonciation des travers du discours politique, démagogie, mensonge, flou, us et abus de la psychologie des masses, comme dans les symboles et attributs qui, sur scène, visent à les mettre en lumière. "Plus ça change, plus c'est la même chose", dirait l'homme du commun, et les fourches de la langue politique étaient déjà brocardées dans la lointaine Antiquité.
D'un autre côté, il serait bien difficile de nier la pertinence comme l'actualité d'un propos d'autant plus fondé qu'il tente d'éviter toute posture partisane. Ainsi Kagel note-t-il que "discréditant" autant que complexe, le jeu de torture du langage par le discours politique se retrouve non seulement dans tout l'éventail des idéologies, mais aussi dans toutes les formes de régime politique, fussent-elles les plus démocratiques. Ainsi encore une jeune femme pouvait-elle avouer, après le spectacle, qu'à chaque énormité entendue elle s'était demandé quel homme politique avait pu la dire – signe, s'il en était besoin, du "réalisme" de l'affaire. Poncif, mais nécessaire ? Chacun jugera pour lui-même.
Un dernier pied de nez, tout de même, puisqu'il n'est pas de pureté possible en la matière : "La politique", disait le cynique Talleyrand, "ce n'est qu'une certaine façon d'agiter le peuple avant de s'en servir" – et Le tribun, oeuvre politique, contre-agite à ses propre fins. (Hymne national au choix) II
Jacques-Olivier Badia