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Théâtre sans théâtre

Adresse préliminaire au public - Tu es, sache-le, une bien étrange créature en ta masse multi-individuelle : laudateur ou grognon selon humeur, mais toujours imprévisible, délaissant le spectacle qu'on attendrait que tu voies en foule, faisant foule là où l'on ne t'attendait pas. La Cave Poésie, qui t'espère autant que les autres salles, ne t'a guère trouvé en son début de saison. Mais voici l'étrange performance flamenco-poétique de Serge Pey et ses compères, Les os déterrés de Garcia Lorca, et on ne sait plus où te mettre. Voici encore, une heure et demie plus tard et jusqu'à la fin de la semaine, Le théâtre des paroles qu'offrent Yves Gourmelon et Lydie Parisse – Novarina, pas le plus simple des auteurs – et la pauvre cave s'en trouve bondée jusqu'au moindre angle de strapontin, forçant le spectateur à un coude à coude que seules connaissent les sardines en leur huile (et les sardines n'ont pas de coudes). Loué sois-tu, inconstant public, et venons-en au fait.

Où le spectateur tente d'évoquer ce qu'il vit
Au commencement serait la parole, dévidée en une diatribe calme, à voix douce, portée contre les travers du consumérisme, du "communicationnisme" télévisuel et contemporain par lequel la parole s'éteint plus qu'elle ne se maintient, sevrée de communication par l'imposition de la barrière de verre dans sa carcasse de plastique. "A qui ne prend pas la télévision pour ce qu'elle se dit (...), à celui-là l'écran apparaît vite comme une peinture sur verre et un vitrail pour les gens d'aujourd'hui", affirme la voix, tandis que l'écran dans un coin s'anime de temps à autre, traversé d'images-souvenirs, envahi d'une énorme bouche disante alors qu'une femme sombre tourne, talons claquants, une pauvre lampe à la main, au rythme d'un balancier d'horloge ancienne. Joli.
Plus tard : lumière, un peu plus mais guère, lanterne de Diogène. L'homme porte barbe et tablier, bonnet noir sur la tête, femme inchangée dans son tailleur sobre. Evocation du creusement des choses par la parole, du saisissement sans appréhension qu'elle autorise ; impossibilité de la mort – "j'aurais passé dans la mort une partie de ma vie" – inutilité de l'échange pour la parole. Effraction : sur la table apparue explosent les figurines de faïence à coups de boule de bois. Ardoise, mots épars. Etc.
A table. Gestation d'une parole des commencements donnée à voix d'enfant, commensalisme muet des protagonistes à chaque bout de leur table couverte de bocaux et d'écorces. Stérilité rituelle précédant toute naissance, matérialité de la pensée, sainteté du clown, traversée respiratoire de l'espace (en fond de scène, une spire brouillonne percée d'obscur, sur elle projeté un maladroit à deux échelles, plus tard face en bocal, masque de hibou). Ici : "le théâtre est le lieu où l'homme va pour monter, et tombe". Là : "L'homme n'a pas encore été capturé." Dont acte.

Où le critique ne sait que dire et le dit quand même
Pfff... Novarina, donc. L'équation lui est constante : Parole = Théâtre = Réel = Matière = Chair = Souffle = Parole et ainsi de suite, chaque terme géniteur et enfant de tous les autres en une relation que nous avions pu décrire, en d'autres temps, comme un Ourobouros se mordant dûment la queue, un alpha tout empeloté d'oméga et réciproquement. Une manière d'aporie cyclique, un disque au sillon unique, privé d'échappée sinon peut-être en son centre – les disques à paroles, après tout, ne sont-ils pas percés ? Rien de nouveau, donc, sous le soleil de la pensée novarinienne (ce qu'on ne lui reprochera pas : les grands auteurs – et Novarina en est un, indéniablement – rongent toujours le même os ; c'est ainsi qu'ils en tirent la moelle).
La première chose pour chiffonner un peu tient au traitement purement illustratif, métaphorique au mieux, qu'en donne la "performance" puisque performance il y a, soigneusement appuyée sur tous les moyens du théâtre auxquels elle est censée échapper. Un écran évoque la misère télévisuelle. Les santons explosent sous le choc de la parole effractive devenue boule de bois. Qu'on évoque le clown et survient une figure burlesque accélérée comme dans un film des années Vingt. Bon.
La clarté qui en ressort est louable, mais quelque peu contradictoire en regard de la densité conceptuelle de l'auteur, de son refus des conventions et de sa façon de définir théâtre, parole, chair, souffle et réalité. Entre autres. Et que penser de ce petit jeu par lequel sont soigneusement évitées toutes les liaisons (non pas "des z'animaux" mais "dé animo", non pas "un n'homme" mais "un 'omme") ? De ces ardoises à mot tracé, quand l'écrit novarinien n'est guère que le conservateur de la parole ? Etc.
La responsabilité de la seconde chiffonnade n'incombe que très partiellement à Yves Gourmelon et Lydie Parisse : depuis quelques années, chaque saison de théâtre toulousain a connu son Novarina, voire deux ou trois ; et là-dedans foule de notes de travail, de réflexions, de considérations portées à la scène, mais fort peu d'un théâtre que son auteur écrit, pourtant, et pense, met en scène, scénographie, interprète au besoin. Certes, le foisonnement novarinien impose soit les moyens d'une troupe conséquente (L'opérette imaginaire, la saison dernière au TNT), soit de se rabattre sur l'extrait et la performance (La chair de l'homme, il y a peu au pavillon Mazar), mais tout de même...
En résumé : un spectacle fort joliment conçu, réalisé et interprété (malgré tout) ; critiquable pour la prévisibilité de choix par ailleurs légitimes et cohérents ; et inutile théâtre sans théâtre... Marre du bla-bla. Peut-être est-il temps pour les compagnies d'oublier la vacuité communicante de l'explicatif et revenir enfin à la chair de la parole-théâtre. II

Jacques-Olivier Badia

Le théâtre des paroles
"La vraie syntaxe déchaîne tout"... (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)










Théâtre

Le théâtre des paroles

D'après Valère Novarina / Cie Théâtre au Présent.
Mise en scène et interprétation : Yves Gourmelon
et Lydie Parisse, avec la participation de Philippe Goudard.
Vidéo et son : Emmanuel Valeur. Lumières : Luc David.


Durée 1h.
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Le théâtre des paroles