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Et l’abîme toujours

Le festival Universcènes débutait mardi soir au Sorano
avec The Talking Cure,
de la compagnie anglaise Les Sœurs Fatales.

Entre la psychanalyse de Freud et la psychologie analytique de Carl Jung, il n’y a pas qu’un pinaillage lexicologique : la première décennie du XXe siècle a vu naître en ces deux figures à la fois complices et divisées les principales voies d’exploration en matière de psychisme. Ce ne fut probablement pas une mince affaire, pour le dramaturge anglais Christopher Hampton, de trouver à sa plume un chemin dans cette relation complexe, aux non moins complexes conséquences… Il le fit avec subtilité dans The Talking Cure, texte choisi par la Cie Les Sœurs fatales qui propose, selon les choix du festival de théâtre universitaire Universcènes, une mise en scène en anglais surtitré.

"J’ai ouvert une porte, à vous de la franchir."
L’expression talking cure (cure par la parole) a été forgée par Anna O., premier cas d’hystérie sur lequel s’est penché Joseph Breuer et qui a largement inspiré Freud dans l’avancée de ses travaux. 1905 : Carl Jung, professeur de psychiatrie à l’université de Zurich, entre en contact épistolaire avec Freud et lui fait part d’un cas clinique des plus intéressants, celui de Sabina Spielrein, patiente hystérique dont il poursuivra l’analyse pendant plusieurs années. Deux ans plus tard, les deux hommes se rencontrent à Vienne : tout en sachant que les vues de Jung diffèrent quelque peu des siennes, Freud voit en lui son successeur.
Mais la rupture à venir est déjà latente : Jung soumet au médecin autrichien ses idées sur les phénomènes parapsychologiques, remet en question le caractère central de la sexualité – dès 1908, sa future théorie de « l’inconscient collectif » est en germe, celle-là même que Freud qualifiera d’hérésie. Peut-être la rupture a-t-elle aussi eu des raisons plus personnelles, peut-être y a-t-il eu entre ces deux génies une forme de rivalité... il faut tuer le père, paraît-il.
Entre ces deux figures masculines, une femme, une blessure blessante : celle qui fut un cas d’école deviendra l’amante (et l’exacte illustration du transfert ?) de son analyste. Grâce à la talking cure et à l’analyse des rêves, Sabina se sera libérée de ce qui la hantait, mais combien d’autres écueils attendent l’homme, combien de nouveaux fantômes face auxquels la psychanalyse ne peut rien… Devenue une brillante chercheuse (elle a inspiré à Freud sa théorie de la pulsion de mort), Sabina continue au contact de Jung a voir s’ouvrir des béances.

La part humaine, qui n’est pas la plus douce
Christopher Hampton s’est aventuré dans les rouages complexes de ce pan historique majeur, armé d’une loupe intimiste qui humanise considérablement ces personnages à l’aura effrayante. « Humanise » parce que le parti-pris est celui d’un réalisme à fleur de quotidien, pourtant le terme ne doit pas occulter la férocité d’un texte qui ne se cherche aucun paravent pour cacher le brutal cheminement des chercheurs dans les méandres du psychisme… Symptomatique de la dureté de la pièce, le choix du réalisateur David Cronenberg qui, semblerait-il, nous en proposera bientôt une version cinématographique.
Venons-en précisément au travail de la compagnie. Pour le Clou, qui avait couvert The UN inspector l’an dernier ainsi que le dernière création de la metteur en scène Céline Nogueira (Noli me tangere, bientôt de retour à la Cave Poésie), pas de surprise : les Sœurs Fatales versent toujours dans cette énergie sombre et provocante qui fait l’identité de leurs créations. Très ponctuellement et parce que le texte s’y prête, on sent la tentation de verser dans une esthétique trash – mais tentation seulement et la mise en scène choisit plutôt de maintenir le spectateur entre dérangement et fascination.
Quoi de plus fascinant, de fait, que l’hystérie ou l’avalanche verbale de fantasmes et de phobies… ? Question première face à un tel texte : le corps en scène doit-il assumer la part de la folie ? Il semblerait que Céline Nogueira ait tranché pour : le personnage de Sabina, « incarné » au sens propre par plusieurs comédiennes, envahit la scène de ses contorsions et convulsions maladives… puis de gestes félins et sensuels, quand le corps s’impose résolument comme objet de désir. Le spectacle bénéficie ainsi d’un travail important sur le jeu corporel, qui tend parfois jusqu’à la chorégraphie, à un romantisme noir.
L’exploitation des différents plans scéniques du Sorano est bien vue – attendue, certes, pour un texte ayant pour thème les profondeurs psychiques, mais la mise en scène n’en fait pas d’abus et l’ouverture du fond, appuyée par un travail des lumières, donne lieu à de belles images. En ressort un ensemble qui joue essentiellement sur les effets visuels, qui ne tombe pas dans l’écueil d’un texte dense et se fait une place personnelle entre les lignes. Un plaisir. II

Manon Ona

The Talking Cure
La psychanalyse mise sur le divan. (Photos Mona/Le Clou dans la Planche)





Théâtre
The Talking Cure
De Christopher Hampton / Cie Les Soeurs Fatales
Mise en scène : Céline Nogueira.
Avec Alex Stalarow, Celia Mehou-Loko, Paul Scanlan, William Deslandes, Elodie Redon,  Claire Louvier, Laureline Dalmau, Nicolas Respaud, Nicolas Bezkvowajnyj, Meghan Harrison.
Création son et lumières : Céline Nogueira, Philippe Ferreira.

Théâtre Sorano, 35 allées Jules-Guesde à Toulouse.
Tel. 06 73 15 50 39.
www.universcenes.eu
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The Talking Cure