Elles se connaissent... oh, sans doute pas depuis toujours, mais au moins depuis le temps du théâtre et de la terminale – peut-être même d'avant tant il est vrai que, sauf redoublement, les classes se suivent et se ressemblent toujours un peu.
L'une ? Mare-Lis Cabrières, meneuse parmi les élèves de l'Atelier Volant au TNT, qu'on vit là-bas dans La vie drôle de Cami, qui y monta il y a peu Ma famille, de Carlos Liscano, qui décrocha un grand Coup de Chapeau en mai dernier avec Par la porte et revient aujourd'hui avec ce dernier et par la fenêtre du centre culturel des Minimes.
L'autre ? Moins visible assurément : Mélinée, chanteuse et accordéoniste, première partie de la précédente en cette soirée "mélancomique". Là où les choses se corsent, c'est que cette Mélinée-là n'est autre que notre Mélinée à nous, petits clous d'en les planches. Merci, Mélie, d'avoir convié le camarade à venir te voir et entendre, sachant qu'il ne pourrait pas retenir sa plume et le plaçant de ce fait face au choix cornélien que connaissent tous les profs dont le bambin atterrit dans leur classe : faire preuve d'une indulgence coupable ? ou, voulant l'éviter, verser dans une sévérité excessive ? qu'en voulant éviter etc. Ah ben merci, vraiment...
Mélinée, donc, est une grande fille –
très grande : un bon mètre quatre-vingt, pieds nus bien à plat – avec assez de personnalité (ô combien) et de vécu déjà pour en faire chansons. Et comme la demoiselle a le sens de l'autodérision, elle commence par en faire une de son prénom, ce beau malmené (en aparté : plains-toi... tu devrais essayer le mien, que personne ne sait comment diminuer sinon ridiculement), avant de verser dans le tango pour évoquer les joies de la piscine, plus tard ces vingt ans qu'elle n'a pas dépassés de si loin et qui méritent bien une référence à Ferré et Nizan, encore l'aventure qu'il y a à partir au Vietnam avec une copine. Pour le côté tendre, des chansons d'amour puisqu'on ne peut pas y échapper, l'ode à un oncle qu'on aimerait bien connaître, Berlin la magnifique, Berlin mein Liebe, l'ombre, la mélancolie et les rhumes de la vie.
Commençons par le sévère, car il y en a un peu, en passant outre nos jérémiades favorites sur la chanson qu'un accordéon suffirait à franchouilliser. Celui-ci, pas plus mauvais qu'un autre, finit tout de même par se répéter un peu avec son jeu de la main gauche et son rythme à trois temps, ta titi-ta titi-ta etc. Il gênerait presque, par moments, lorsque les yeux cherchent les touches pour la main droite et que la bouche, pour le coup, en oublie le micro, laissant l'auditeur privé d'une fin de vers. Comme gênent quelques textes approximatifs ("Les mélancoliques"), ou alors un peu courts faute de matière. Comme gênent un peu de sécheresse dans le chant et ces "r" roulés on ne sait pourquoi.
Mais il y a aussi le bien : de la gnaque et de la sincérité, d'abord, cette envie sans laquelle il vaut mieux ne pas monter sur scène ; de belles, parfois très belles lignes de texte, "coeur penché en arrière" et "tango des sables mouvants que temporise le chagrin" ; les mélodies du violoncelle du Maxime Dupuis. Une certaine façon d'être en scène, qui ne demande finalement qu'encore un peu de travail avant de l'oublier, trouver enfin sa place et son équilibre. Se lâcher, un peu plus et mieux.
La mélancolie ? goûtons plutôt la même en folie...
Ne passons pas Par la porte,
ce délectable morceau de théâtre écrit, mis en scène et interprété avec maestria par Marie-Lis Cabrières. C'est l'histoire... eh bien, de la mort de Mamy. Pas n'importe qui, la grand-mère : soixante-cinq ans aux prunes, bon oeil et si bon pied qu'elle est partie au ski, laissant là son amoureuse (car Mamy préfère les dames) et toute sa petite famille pour schusser à tout va.
Sauf que tout cela, on ne l'apprendra, ne le comprendra que peu à peu, par petits bouts et fragments accolés, entrelacés, dont aucun n'a de réel rapports avec les autres sinon Mamy, dont chacun porte son fragment de récit comme par accident. Dans les faits Dimitri va au ping-pong, Florine au manège, Maman gère la marmaille, on coupe le vieux tilleul de la grand-place, Annie est bloquée du dos et aux pompes funèbres sous le regard glacial de Mlle Jeanne, Déborah rêve d'amour, Bastien de jouer, le docteur consulte, le serveur sert et l'employée ferme le manège. Et Mamy se mange un sapin sur la piste noire. Couic.
Marie-Lis Cabrières démontre par ces échappées un triple talent d'auteur, metteur en scène et interprète, dont on ne sait lequel prend le pas sur les autres. Aucun, en fait : remarquable construction d'un texte mi-parti de rire et de larmes – mélancolie, et la même en folie – , à l'écriture assurée dans son style comme dans ses effets ; mise en scène rigoureuse, écrite dans l'espace et la lumière avec une mesure et une tenue qu'aucun accident ne dément ; plus encore un jeu délicieux dans lequel chacun des personnages est décrit d'une seule touche – la sempiternelle main sur le coeur de la mère, le désopilant regard levé/excédé de Mlle Jeanne, la pose de héron de la pauvre Annie – ou mieux encore, en creux, comme l'est un Dimitri que seules définissent les réactions physiques des autres face à lui. Et tout cela avec une énergie, une maîtrise et une conviction qui embarquent au premier regard, au premier et unique "bon" et son noir qui déclenchent tout. Aucun avenir n'est écrit ; parions cependant que celui de Mlle Cabrières se jouera sur les planches et l'emmènera loin. II
Jacques-Olivier Badia