accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Simon Labrosse
ou le besoin de reluire

Les P'tites Grillées recréent Les sept jours
de Simon Labrosse
au théâtre du Fil à Plomb.

Rappelez-vous ce concept qui naquit en 1969 dans Pilote sous la plume inspirée de Marcel Gotlib : HàI, l'Homme à Idées. Le parangon du winner, disons même du battant – beau et viril, sourire éclatant duquel embrasser les femmes à pleine pipe, une solution pour chaque problème et une idée à la seconde ; mais désarçonné jusqu'au désespoir, à la dernière case, par l'absurdité d'une blague de bambin. Trente ans plus tard, hors des cases mais sur les planches, la Québécoise Carole Fréchette donne à notre fort contemporaine époque un HàI à sa mesure : optimiste hyperactif, enthousiaste pierrot aux déprimes lunaires, parasite aux yeux du monde. Soit Simon Labrosse, dont la compagnie Les P'tites Grillées recrée sept jours d'existence au Fil à Plomb.

"Au commencement était Simon...
... Et Simon était sans emploi." Ainsi débute toute bonne histoire ou presque, celle-ci contée par son sujet même, assisté de deux comparses : Léo, qu'une chute de brique sur le cortex prive de la capacité d'avoir une pensée heureuse comme de dire le moindre mot positif ; et Nathalie, recrutée par petite annonce sur la seule foi de son prénom pour tenir les rôles féminins. Une vie entière ramenée à une semaine, puisque après tout "sept jours, c'est juste assez." Une histoire, enfin, donnée pour remonter le moral à qui est moins malheureux que son héros, autant dire tout le monde.
Simon, donc, n'a plus d'emploi ; plus d'amour non plus, puisque Nathalie est partie en Afrique porter secours aux démunis. Heureusement, Simon est un brave gars, dynamique, "qui a plein d'idées pour s'en sortir". Une par jour au moins – c'est chimique, paraît-il – qu'il s'empresse de proposer au premier quidam venu contre rémunération. Et quelles idées ! Cascadeur émotif, spectateur des invisibles, flatteur d'ego ou finisseur de phrases : rien que de l'utile. Mieux, de l'indispensable, dont curieusement personne ne veut malgré empressement, démonstration et essai gratuit. Et Simon rentre chez lui, chaque soir un peu plus découragé, un peu plus abattu encore par l'absence de lettre de Nathalie, à peine requinqué par thé, café ou whisky tiré d'un tiroir amical.
"Et il y eut un soir, et il y eut un matin..."


"On aurait dit un film suédois, mais en plus intense."
Toute vraisemblance météorologique mise à part, la fin d'été est assez Fréchette au Fil à Plomb. On y vit, rappelez-vous, et on y reverra bientôt l'excellent Jean et Béatrice, on y voit Les sept jours de Simon Labrosse. De quoi apprécier l'écriture triste et facétieuse de la dramaturge, dont les comédies cruelles prennent le monde, la vie, la société et l'homme par la bande pour en révéler toute la misérable grandeur, à moins que ce ne soit la grande misère.
Il s'agit bien ici de dire la difficulté qu'il y a parfois à trouver sa place dans ce monde, mais pas seulement. On y trouvera par contre-jour l'image brouillée de ceux qui, justement, semblent avoir trouvé leur place, une charge discrète mais féroce contre les afféteries, le goût du vide de nos temps et, surtout, une tendre indulgence pour ces illusions sur lesquelles se bâtissent bien des existences.
Pas de hasard, bien sûr, à ce que l'affaire soit réglée en sept jours, quand Simon Labrosse, démiurge minuscule, s'emploie obstinément à corriger les imperfections de la Création majuscule – et échoue, impuissant face à l'inertie invincible des petites peurs, des pauvres habitudes, du vide irremplissable. "Je sens que je ne suis pas prête pour tout ça, le premier rôle, l'existence, le sens de la vie", avoue la jeune femme au chapeau tricolore. De la Genèse à la fin du monde, ne passez pas par la case Vie, ne recevez pas vingt mille piastres...
Alain Régus aurait pu trouver dans cet optimo-pessimisme lunaire le pendant au cynisme ronchon de ses précédents rôles. Il est hélas toujours un peu trop lui-même dans son jeu, sa façon d'occuper l'espace, et partagé sans véritable engagement entre l'enthousiasme et le désappointement qui caractérisent son personnage. Rien de trop grave au demeurant, quand Amaury Jaubert et Caroline Demourgues portent avec énergie la multitude de leurs figures, tenant un rythme qui sans eux serait un peu confus. La remarque vaut presque autant pour la mise en scène, largement dépendante d'une scénographie de bric, brac et broc en perpétuelle mutation : ingénieuse, espiègle et efficace, elle n'évite le désordre que de peu, grâce à la précision un poil agitée, mais maîtrisée, des changements de décor.
Reste que l'ensemble est de bonne tenue, surprenant comme peut l'être le français de la Belle Province, joliment balancé entre rire et détresse sous ses oripeaux décousus. "Il pleut des briques sur le monde pourri" ? D'accord, mais il reste l'es... – "L'espoir." II

Jacques-Olivier Badia

Les sept jours de Simon Labrosse
Simon Labrosse, entreur en vies. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)








Théâtre
Les sept jours de Simon Labrosse
De Carole Fréchette / Cie Les P'tites Grillées.
Mise en scène : Alix Soulié.
Avec Alain Régus, Amaury Jaubert, Caroline Demourgues.

Galerie d'images (vide)portrait (vide)interview (vide)
Les sept jours de Simon Labrosse