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Du savoir-faire
en matière de savoir-vivre

Petit plaisir de début de saison,
Corinne Mariotto redonne à Mauvaisin
Les règles du savoir-vivre dans la société moderne
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Article paru le 15 juin 2009


"Retenez du savoir ce qu'il faut au bonheur,
On est assez profond pour le jour où l'on meurt."
Anna de Noailles, Le coeur innombrable

Hors les lieux discrets où elle s'est produite ces derniers temps, cela faisait assez jolie lurette qu'on n'avait vu Corinne Mariotto en sa robe d'oie blanche, donnant toutes quenottes déployées les inénarrables Règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce, qu'elle créa il y a quelques années sous la houlette de Francis Azéma. Un délicieux bonbon au goût vif et acidulé, que s'offre le festival "En attendant l'hiver" au château de Mauvaisin.

"Ainsi que cela commence !"
On n'imagine plus, en nos temps de déchéance morale et d'indiscipline généralisée, combien est nécessaire le strict respect de ces conventions sociales sans lesquels la vie n'est qu'infernale pétaudière, gabegie invincible et crasse immoralité. Il est, heureusement, quelques âmes attachées au maintien des meilleurs usages. Ainsi cette dame de belle tenue, toute de blanc vêtue et le cheveu rangé, apparue sur la scène à l'endroit précis d'une discrète croix blanche telle la vivante incarnation du quant-à-soi et de la correction, dont elle s'empresse d'énoncer quelques principes utiles en cas de baptême, mariage et deuil, les trois pivots des vies bien réglées.
A passer sur les (nombreux) détails, situations et variantes qui forment le corps et le sel de l'affaire, la chose est simple et se résume aisément : tout en la matière se réduit à l'art d'un heureux appariement, à la mesure dans le goût, plus encore au juste jugement porté sur la fortune et le rang social de ceux auxquels hasard et négociations nous unissent pour une vie de concorde familiale et de conjugale félicité.
On évitera ainsi parrains et marraines de peu de moyens, mésalliances sans entregent et veuvages par trop joyeux, "car ennuis et rien d'autre", au bénéfice de "présents solides d'une valeur intrinsèque", riche corbeille et promesse de fructueux héritage. Et l'on n'omettra pas de faire preuve d'une bienséante commisération à l'égard des êtres moins chanceux – "si l'on est riche, on n'oublie pas les pauvres et les déshérités".
Le reste n'est somme toute que respect du rang d'âge, galante alternance des sexes, échanges équilibrés par la meilleure convenance et l'intérêt bien compris, "et ensuite on décline". Rien de plus simple, vraiment. Ceux qui, toutefois, voudraient obtenir de plus utiles précisions, iront suivre la leçon.


"Même histoire, pas d'autre méthode."
Une leçon qui n'a rien perdu de sa mensongère légèreté, de sa causticité discrète et de sa très ironique désuétude malgré le passage du temps. Elle y a au contraire gagné en rondeur, en rigueur et en liberté, dans un parfait équilibre entre la qualité du texte et celui de l'interprétation.
Les règles du savoir-vivre... est un petit bijou bien dans la manière de Lagarce : simple et brillant dans son principe, sa parfaite unité thématique ; facétieux au possible par sa syntaxe boiteuse, joueuse, ignorante du sujet et des pronoms, mais non des joies de la répétition dévoyée, du leitmotiv bien dosé ; tranchant, enfin, par le biais d'une vieillotterie trompeuse, l'épais tissu de conventions dont se revêtent nos manières pour dévoiler l'hypocrisie fondamentale du genre humain – une petite pirouette mentale y suffit pour basculer du manuel à l'ancienne en notre très contemporaine époque, et le trait vise juste.
Et puis il y a l'immense et trop rare plaisir de voir Corinne Mariotto abandonner les retenues durassiennes au profit d'une fantaisie aussi loufoque que maîtrisée. L'exercice n'est pourtant pas évident : plus d'une heure et demie d'un monologue dont les moindres détails de langage et d'attitude comptent, dans un décor réduit à un grand tapis rouge, à une encoignure où se repoudrer le nez, et une mise en scène, en gestes, dont chaque mouvement a son pendant dans le texte. Attitudes spéculaires en répétitions décalées, syncopes, silences, valses et mimiques se font ainsi miroir du mot, en un reflet d'autant plus juste qu'il est subtilement déformé. La comédienne s'offre même le luxe (sans excès) et le risque (bien réel) de l'interactivité avec la salle, dans le flot d'un texte qui laisse pourtant bien peu de marge de manoeuvre en la matière. Un délice.
Le plus délectable de l'affaire ? penser qu'il y a peut-être, sans doute, "dans la société moderne", des gens pour qui cette fantaisie caustique tiendrait lieu de très crédible manuel de savoir-vivre... II

Jacques-Olivier Badia

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne
Corinne Mariotto, professeure de bonnes manières. (Photos Djeyo / CdlP)








Théâtre

Les règles du savoir-vivre
dans la société moderne


De Jean-Luc Lagarce / Les Vagabonds.
Avec Corinne Mariotto. Mise en scène : Francis Azéma.

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Les règles du savoir-vivre dans la société moderne