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Habiter l’impraticable

Parcours poétique sur fragments de chaussée,
avec Philippe Berthaut et Roland Gigoi
au théâtre Jules-Julien.
Article paru le 10 décembre 2008

Le théâtre Jules-Julien accueille prochainement l’une des plumes familières de la Cave Poésie, où le spectacle commença : Philippe Berthaut propose à nouveau son triptyque Les Routes captives, qu'on avait déjà pu voir en 2006. Roland Gigoi l’aide à porter son texte, auquel supplée un travail d’animation qui tire l’ensemble vers un "parcours poétique" aux supports variés.


"Quelque chose recommença à bouger"
Les premiers mots effraient par une impression de déjà-lu : leur souffle évoque immédiatement le style de Saint-John Perse – "Nous allions nus dans la mémoire pour colmater les brèches du manque de parole" – ce nous emporté dans une syntaxe large, cet emploi du passé, ce mouvement de marche à travers des "chapitres déglingués"…
Mais la frayeur passe vite. Autour de son motif-clé le poète trouve rapidement son rythme propre, se met à habiter le silence de façon toute personnelle. Pour dire le "rien" de ces routes délaissées (expression employée par la DDE à propos des tronçons laissés à l’abandon) l’écriture prend ses marques dans un jaillissement plus resserré, allant jusqu’au pentasyllabe, s’offrant quelques aphorismes.
Le nous fait place à un humble moi remontant à la surface de ce paysage fragmentaire, à travers ces tronçons de bitume en délitement qui imposent leur inutilité essentielle. La route trouve un écho dans l’intimité de la conscience : "quête rompue" du moi face au toi, d’une réclusion dans un socle de phrases rassurantes, des "empierrements" de mots d’amour qui figent tout, qui ne permettent plus d’arpenter l’autre : "plus personne ne nous emprunte", nous voilà route délaissée.
Le poème se fait lui-même route captive où le travail des mots est "identique à celui des cailloux". Routes et phrases "comme éventrées là pour dire que ça ne marche plus". Finalement, le souffle épique développé en négatif au début du poème prend son sens dans ce resserrement plus "petit" et plus riche, "voyage immobile" d’où naîtra un mouvement propice à l’échappée.

Un triptyque hétérogène, qui se donne des chances de résonances : le parcours poétique tire sa cohérence du composite. Le premier volet établit une dialectique entre le poème et l’image : sur un écran défilent des photos de routes délaissées qui se fondent les unes dans les autres (Patrice Carrière) et accueillent des fragments de pensée, brefs et bornés à l’égal des tronçons de chaussée. La musique (Christophe Ruetsch) rassemble ces éléments disparates sous une unité sonore tandis que les voix de Berthaut et de Gigoi y font des intrusions fragmentaires. Suivent deux passages autonomes de prose. A la paire de chaussures rouges trouvée rue Goya, "figure insolite de la marche" qui brutalise l’incapacité du moi à dépasser son piétinement, répond l’évasion du stylite dans le champ de lave, en bordure de route – celui-ci a trouvé son chemin dans la marge.
Le poète se fait alors "gardien de pierres qui n’auront à rien servi", cet océan de grosses roches résultant d’une ancienne coulée de lave – ce tableau saisissant se déroule en film (Alain Baggi), à mesure que Roland Gigoi raconte. Dans son récit, la figure de stylite fait écho au motif de la "route délaissée" par l’image forte d’un voyage au sein d’un espace restreint : ermites des premiers temps du christianisme, les stylites se vouaient à de longues méditations, perchés sur le sommet de hautes colonnes. Evasion du corps voué à une fixité absolue : mouvement dans l’immobile, victoire sur tout ce que la main d’homme a prescrit, à écrit dans le paysage comme autant d’injonctions insensées. Se tailler un chemin dans l’impraticable même.
"Tu n’es pas la métaphore de moi, tu es moi." Tronçons de routes ou désordre géologique impossible à maîtriser, autant de motifs de l’inhabitable. N’est-ce pas là un espace d’investigation idéal pour le poète ? La métaphore est ce lien poétique qui permettrait de rassembler le discontinu, de forcer les abîmes, mais elle est ici explicitement renversée. Ces paysages ne sont pas conviés comme les images d’une rupture intime : premiers, préexistants à toute introspection, ils ne sont plus instruments mais véritablement sujets, centres de la pensée que l’expérience intime peut à la rigueur illustrer, répéter. "Ce qui est métaphore de ces pierres, c’est tout le monde concassé que j’ai laissé derrière". Une lecture poétique qui inverse l’héritage du paysage état d’âme, voilà qui est intéressant.
Pour porter ces textes, Berthaut et Gigoi préfèrent à une appropriation théâtrale une sobriété propice à la clarté. Car il ne faut pas se leurrer : portée à la scène, l’écriture poétique file au rythme de la parole dans une opacité que seule une lecture préalable ou postérieure peut réduire. Reste que le passage à la scène, lorsqu’il est ainsi raffiné par un dialogue avec l’image, permet de porter un éclairage neuf, de fondre le verbe poétique dans une forme artistique riche.
Un parcours qui retient le spectateur dans ses chemins longtemps après les saluts. II - Manon Ona

Les routes captives
Philippe Berthaut et Roland Gigoi. (Photos Mona / Archives CdlP)











Parcours poétique
Les routes captives
De Philippe Berthaut.
Avec Philippe Berthaut et Roland Gigoi.
Musique : Christophe Ruetsch. Vidéo : Alain Baggi.

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Les routes captives