Tréteaux t’automatiques
Eric Louis et sa petite troupe rafraîchissent le conte
avec Le roi, la reine, le clown et l'enfant, au TNT.
Il était une fois quatre joyeux drilles, Stéphane Brouleaux, Félicité Chaton, Sandra Choquet et Éric Louis, dans la petite salle du TNT, qui décidèrent de jouer un bon tour au conte traditionnel compulsé dans les recueils des Grimm et des Perrault. Ce n’est pourtant pas sans en conserver les apparences. Mais à la fin, tel est pris qui croyait prendre. Écrit par Éric Louis et Pascal Collin, mis en scène par Eric Louis, Le roi, la reine, le clown et l’enfant mêle tradition et modernité, instruit en distrayant, ramène théâtre et tréteaux au goût du jour dans une version rock du bon conte de fée des familles. "– C’est tout ? – Ce n’est pas rien."
"Quand les pères se comportent comme des limaces,
pas étonnant que leurs filles leur bavent dessus !" (Maléfica)
Tout commence par une histoire, se serait plu à dire Figaro pour l’occasion. Sauf qu’ici, on a remplacé le barbier par un clown. Léger détail diriez-vous, à ne pas négliger, toutefois, si l’on considère qu'à l’époque de Beaumarchais, c’est plutôt l’inverse qui s’était produit. Digression superflue, à moins de replacer le tout dans une longue tradition du théâtre où l’on crée à condition d’emprunter.
Mais revenons à nos moutons : le clown fait son entrée en racontant l’histoire de l’éléphant et de la souris. Le roi surgit alors, difficilement reconnaissable tant ses signes régaliens font défaut. Mais c’est bien sûr parce qu’on est en coulisse, dans le privé et que les couronnes pour briller de mille feux n’en demeurent par moins lourdes à porter toute la journée.
Bref, le roi arrive pour annoncer le mariage de sa fille avec le prince Octave. Seul hic, la princesse en question n’est pas au courant, la reine non plus d’ailleurs. Mais le roi, conscient de ses responsabilités, tient mordicus à conclure cette union pour le bien de son royaume. Si la princesse a son mot à dire, la reine n’est pas en reste. Et le clown alors ? Tournant autour de thèmes classiques tels que l’hymen et l’amour, la responsabilité des parents ou encore l’émancipation des enfants, la pièce propose un panorama des relations familiales serti dans une forme classique et servi sur plateau inox. Mais d’ailleurs, la pièce est-elle aussi classique qu’elle en a l’air ?
"Clair comme du jus de crapaud."
Eh bien, oui et non. Oui parce que la mise en scène et la trame sont clairement calquées sur des modèles anciens, à savoir le théâtre de tréteaux pour la scène et le canevas du conte pour la trame. Le filon n’apparaît pourtant pas usé jusqu’à la corde et la pièce en gagne même en clarté, tant les lieux sont familiers. Mais c’est pour mieux installer une intrigue qui, pour partir d’un topos, dérive insensiblement vers des contrées originales et riches en enseignements. Ici, pas de fin version mariage réussi et marmots plein les girons. Exit le prince charmant d’ailleurs. Le roi, pour être bon, n’en est pas moins un peu étouffant tellement ses vues grignotent l’avenir de sa fille. Donc non, pas si classique que ça.
C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, me dit grand-mère, et je lui donne entièrement raison. Le théâtre de tréteaux se prête très bien à tout cela. Une scène sur la scène. Pas n’importe laquelle ni n’importe comment. Plus dispositif que décor, le tréteau en question tourne sur lui-même et donne une nouvelle dimension à l’espace : en plus des trois murs et du public, l’envers et l’endroit du décor figurés par le dispositif alternent comme autant de petites révolutions dans le royaume du bon roi Jean et de la reine Béatrice, bling-bling qu’en apparence. Les personnages, surpris dans leur quotidien au début de la pièce, revêtent, à mesure que l’action avance, des attributs les caractérisant toujours plus, éclipsant progressivement le subterfuge de la représentation.
Subterfuge, dialectique de tréteaux
C’est d’ailleurs autour du subterfuge que la pièce s’échafaude. À tous les niveaux : de la représentation à l’histoire elle-même, tout le monde est mis à contribution, jusqu’au public, plébiscité pour prendre part, le temps d’une représentation, aux mesures touchant à l’avenir du royaume imaginaire. Bon allez, c’est couru d’avance (quelles élections ne le sont pas ?), mais le public y est amené sans heurt, avec un taux d’abstention avoisinant le zéro.
Et malgré le jeu de dupes que jouent allégrement les différents personnages, l’action n’en perd pas en clarté. L’attention ne se relâche pas un instant, allant au contraire crescendo au fil de la pièce et de l’enchevêtrement des tours, portant au centuple le principe de l’arroseur arrosé.
Ironie de l’histoire, c’est dans le mensonge que la vérité triomphe. Bref, en plus de se distraire, on assiste à une leçon magistrale de dialectique. C’est justement parce qu’elle marche sur la tête qu’on en ressort le cassis bien plein et la banane jusqu’aux oreilles. Et pour cause, l’adulte se redécouvre enfant et l’enfant se plaît à jouer l’adulte. C’est ça la farce : les reines deviennent sorcières et les bouffons, rois. La vertu cathartique du théâtre carnavalesque dans toute sa splendeur, mais surtout le plaisir enfantin d’apprendre sur la vie par la fiction.
Il n’est jamais tréteaux pour aller au théâtre… II
Christophe Lucchese