Oiseaux de proie
Le Rôdeur, d’Enzo Cormann, ou le devenir-faucon
de l’homme au Tracteur, après la MJC Roguet.
"Je me demande pourquoi le signal ne se déclenche pas, là, dans leur tête.
Parce qu’ils sont tous prêts à tuer. Ils sont comme des rats
dans les cages
des laboratoires." - Roberto Zucco, Bernard-Marie Koltès.
Dernier moment en compagnie du Théâtre de la Tortue, dont le metteur en scène, Giancarlo Ciarapica, proposait ce mois-ci trois de ses créations à la MJC Roguet : après Femina Vox et La louve noire, jouées selon l’habitude de la compagnie par une comédienne, c’est au tour d’un comédien, Guillaume Videlier, de porter seul sur scène ce texte ovni d’Enzo Cormann qui s'en va cette semaine sur les terres du metteur en scène Jean-Pierre Beauredon à Cintegabelle, au Tracteur.
Ceux qui auront vu les deux premiers spectacles ou lu les critiques savent d’ores et déjà que le Théâtre de la Tortue ne marche pas sur les sentiers balisés. Notons d’emblée qu’il reviendra fin mars à la MJC Roguet, dans le cadre du festival "Pas de danse ?".
Un chasseur dans la marge
Encore un de ces textes dont on a bien du mal à restaurer un semblant de fable. Une histoire ? Non, plutôt une trajectoire, un cheminement excentré, en marge des valeurs et normes qui aiguillent l’animal social. Un homme, Jo, qui découvre et entretient en lui le possible de la métamorphose. Ce faucon baptisé "demain" comme le jour qui reste à venir le fascine, éveille en lui une part fantasmatique : l’envol, l’essor, le plongeon foudroyant pour atteindre une proie. Rêve de puissance et de liberté, tentation d’entretenir avec le monde cette relation instinctive, violente et idéalement brève qui lie le rapace à sa proie.
On reprendrait les choses dans l’ordre qu’on n’y verrait pas plus clair. Un homme, Jo, disions-nous, qui se présente par fragments désordonnés, sans que jamais un tableau entier n’apparaisse. Le monologue se dévide par à-coups, gainé de mensonges, de non-dits, de déclarations brutales dont on ne sait, au juste, à quelles réalités elles correspondent - sa vie ? ses fantasmes ? ses hantises ? Ici et là, une mère, "la vieille"… Une cave qui fait naître des terreurs enfantines… Un beau-père roi de la torgnole… Des flics… L’oncle qui lui a tout appris et lui présente le faucon… Une femme besognée dans un garage… Encore des flics… Des murs de prison… Un inconnu qui le prend en stop… Des cadavres… Des cadavres…
Dans les méandres de cette identité en métamorphose, la violence trouve son chemin. Le rôdeur se fait oiseau de proie, selon un parcours qui rappelle vaguement la mystique indienne – en reflet inversé, puisque le pouvoir du totem n’est pas ici clanique, mais résolument individuel.
Un spectacle à effet
La mise en scène de Giancarlo Ciarapica prend acte du fragmentaire comme du vent de folie mystique qui porte le texte. Le spectacle commence dès l’entrée en salle : sous le contrôle de M. Ciarapica, chaque spectateur entre seul et s’installe sur une place qui lui est indiquée. On pénètre dans une salle obscure, on suit sa lampe de poche, tandis qu’une musique quelque peu angoissante bat le rythme…
En suivant ce monsieur, j’ai songé un instant que cette solennité rituelle était risible – j’ai songé, mais je n’ai pas trouvé le rire. Car il faut bien le dire, que l’ensemble plaise ou non, ce n’est pas la force qui y manque. Ainsi séparés les uns des autres, parfois assis au beau milieu du décor, les spectateurs se sentent très vite "concernés". Quelque chose comme un sentiment de danger, qui tient probablement à ce corps nu, immobile, qui va bientôt surgir et évoluer en tous sens, ne plus respecter l’espace intime du spectateur, l’envahir…
Quelque chose qui doit beaucoup à la scénographie, massive, éclatée, dérangeante parce que difficilement identifiable : des murs couverts par de larges tentures genre toiles de camouflage, une baignoire, des feuilles éparses, des tas de cailloux, un totem… Surgissement de fumée, balancement de lampe, morceaux de musique (G. Ciarapica toujours) mêlant des bruitages animaliers à des ambiances oppressantes comme celles des films noirs ou fantastiques.
Qui aime le texte ne pourra guère faire de reproches à cette mise en scène "hantée" et torturée à l’exemple du personnage. Ni à Guillaume Videlier, qui trouve le jeu de la folie et parvient à éveiller un sentiment de malaise rare. On regrettera qu’il ne parvienne jamais à descendre vers un jeu plus petit et qu’il reste dans le haut degré, variant entre folie douce et psychopathie, mais ce serait finalement faire au comédien le reproche que l’on voudrait faire au texte. En effet, toute cette violence remuée ne trouve pas vraiment de point d’ancrage : que vient-elle déranger et vers quel point mène ce dérangement ? Ce personnage hors-norme souffre d’une certaine gratuité, car "hors-norme" ne suffit pas, tout comme un spectacle "puissant" peut ne laisser à la sortie que le sentiment d’avoir reçu une petit gifle, sans trop savoir pourquoi… Aux amateurs de spectacles-gifles, donc ! II
Manon Ona