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Résurrections

On n'en finit décidément jamais avec Copi. Après que Didier Carette ait repris son beau Frigo en ouverture de saison au Sorano ; Après qu'Eva Peron soit revenue au Chapeau Rouge, en novembre avec l'Envers Théâtre, avant que revienne à son tour Une langouste pour deux de La Part Manquante à la Cave Poésie – ce sera en janvier – voici que s'installent au Ring les compagnies Dies Irae et Mille et Un Plateaux pour une belle version des Quatre jumelles. Fort éloignée, il faut bien le dire, des manières les plus fréquentes de mettre en scène le "Petit Poulet" argentin ; mais qui ne réussit pas à se libérer complètement de réflexes devenus quasi pavloviens le concernant.

"C'est pas sale, ici. Prenons plutôt un peu d'héroïne." (Joséphine)
L'argument, dûment partagé entre absurde et pure gratuité, tient en quelques lignes : deux fois deux soeurs, plus ou moins jumelles (Leïla et Maria, Joséphine et Fougère), se retrouvent en Alaska. Les premières s'y sont réfugiées avec de pleins sacs de cames variées, de dollars et de lingots d'or après quelques casses retentissants. Les secondes y cherchent censément de l'or et, qui sait, un semblant de tranquillité dans leurs existences chaotiques.
Une robe déchirée et tout part en vrille : chacune trucide successivement n'importe laquelle des autres, sa propre soeur comprise, pour le moindre prétexte ou sans raison aucune ; ressuscite à qui mieux mieux, noue alliance, trahit à l'envi ; crève et crève encore sans cesser de sniffer et se piquer à pleines narines, à pleines giclées, dans des bordées de "salope !" et "ordure !" Jusqu'à ce qu'enfin, réduites par flingue et couteau à d'improbables passoires de chair, plus aucune ne se relève. Salopes.

"Tire-toi vite avant qu'elles ressuscitent." (Fougère)
On le sait, une bonne part du théâtre de Copi n'est qu'apprivoisement de la mort. Ou, pour être plus précis, éviction de la Camarde par l'intensité de vie que son approche suscite et dont son théâtre se fait l'écho autant que sa vie même – d'où l'exubérance, absurde seulement d'apparence ou n'exprimant que l'absurde d'être, l'outrance de la provocation par le fond et la forme. Aussi l'aborde-t-on habituellement en faisant la part belle à l'excès, à l'énergie, au rire dérisoire mais sonore ; sans oublier, cela va sans dire, la nécessaire référence à l'homosexualité.
Le parti de Christine Monlezun est tout autre. D'une pièce vive, rapide, agaçante car excessive dans ses excès mêmes et qu'on expédie habituellement en moins d'une heure de meurtres frapadingues et de résurrections immotivées, elle étire la durée jusqu'à la limite de rupture, étouffe l'énergie dans les épuisements d'agonies répétées, affûte par l'épreuve du vide les rapports des personnages jusqu'à dévoiler les abîmes creusés dans l'apparent foisonnement.
La scénographie de ces Quatre jumelles en est une manière de preuve : ouverte sur toute la surface du vaste plateau du Ring, à peine meublée d'un côté d'un canapé avachi, de l'autre d'un frigo gigantesque (ah tiens ?), refuge stérile, giron glacial, au milieu un micro couvert d'une perruque, semée d'accessoires épars, elle est essentiellement vides, espaces indéfinis, matière incolore et brute à laquelle les lumières rasantes donnent un étrange relief aplati. A l'image du temps, quand des minutes entières peuvent s'écouler sans que rien ne se passe ou se dise, que naît de ce néant une conscience éparse d'on ne sait vraiment quoi.

"Levez-vous, vous êtes vivante." (Maria)
Appuyé sur de tels partis, le texte prend une résonance tragique que les traitements survoltés occultent habituellement. Plus que la mort, c'est alors la solitude qui devient le sujet de la pièce : cette solitude qu'imposent l'égoïsme, les exigences de la survie, la féroce malignité du monde ; cette solitude à laquelle chacun des personnages tente d'échapper autant qu'il l'entretient par ses alliances et ses trahisons, feignant le désir, incapable de réaliser celui qui en lui est sincère. Au final, un exercice d'égarement et de déréliction où le rire, épars, ne résonne que comme un ricanement ; une trahison peut-être, mais solidement conçue et assumée sans faillir.
On ne lui fera que deux reproches, sans trop insister eu égard à la qualité d'un ensemble joliment tenu par un beau quatuor de comédiens. Le premier tient à l'étirement du temps même, dont on ne s'étonnera pas qu'il finisse par conduire certains spectateurs au décrochement – un risque que quelques éclats dans la seconde partie tentent de circonvenir avec un succès variable. A tout le moins le parti est-il fidèlement suivi d'un bout à l'autre avec une cohérence louable.
Plus regrettable, la référence quelque peu convenue, légitime par ailleurs mais que le texte n'impose pas, à ce qu'on appellera avec beaucoup de guillemets une "esthétique de l'homosexualité". Difficile d'y échapper concernant Copi, mais pourquoi diable faire de ces quatre jumelles autant de drag-queens trash, surtout dans ce curieux équilibre des sexes : trois hommes, une femme ? Pourquoi poser avec soin dans l'arrière-plan sonore, presque subliminaux, tous ces morceaux associés à une supposée "culture homo" (guillemets encore), de La vie en Rose à Tainted Love, dont ne réchappent que l'humour acide du Besame mucho introductif, du Trust in me (Siouxsie and the Banshees) final, la passion d'un tango classique ? Réflexes quasi-pavloviens, disions-nous, dont le rejet aurait heureusement parachevé ce bel essai de fuir les représentations usuelles de l'oeuvre de Copi. II

J-O. Badia

Les quatre jumelles
Deux jumelles sur quatre : Joséphine et Leïla. (Photos Djeyo / CdlP)





Théâtre

Les quatre jumelles

De Copi / Cies Dies Irae et Mille et Un Plateaux.
Mise en scène : Christine Monlezun.
Interprétation : Loïc Varanguien de Villepin, Nicolas Guimbard, Julie-Roger Mazas, Vicent Bailly.
Lumières : Philippe Libier.


Durée 2h30.
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