Une saison en famille
Ne fermant jamais, la Cave Poésie ne connaît pas
vraiment de saisons. Celle qui vient, pourtant,
sera marquée par la continuité, la fidélité à l'esprit du lieu.
On n'affirmera pas, comme le fait son administrateur Pierre Marty, que la Cave Poésie organise chaque année la présentation de saison la plus courte de Toulouse. Contentons-nous de constater qu'elle fut, en début de semaine passée, la bonne dernière de la cuvée nouvelle et qu'elle ne dépassa guère l'heure de durée – ce qui, à ne considérer que la présentation proprement dite, n'est pas forcément un record, mais reste assez court tout de même. En admirant au passage la maestria avec laquelle Serge Pey, maître en l'art de la variation, fit du vieil apologue du fou, de la Lune et du doigt ("Quand le sage montre la Lune, le fou regarde le doigt") une curieuse et fort enflammée introduction à un programme marqué par la continuité et le sens de la famille artistique.
Continuité, d'abord et donc, que garantit la stabilité d'une équipe bien ancrée dans le lieu, et marquée par plusieurs manifestations. Se poursuivent ainsi les "40 Rugissants", créés en 2007 pour le quarantième anniversaire de la Cave et auxquels le succès vaut une troisième édition – en attendant la quatrième, la cinquième etc., puisque la proposition semble vouée à la pérennité. Le principe en est simple : pour le public, se présenter sur place le mardi à 19 h 30 et s'acquitter d'une obole de 5 € ; sur scène, laisser un homme (ou une femme) de spectacle, un(e) écrivain, un(e) poète, un plumitif, un amoureux des lettres, offrir pendant 45 minutes la lecture d'un coup de coeur littéraire.
Maintenues encore les bien plus anciennes, modiques (2 €) et inénarrables "Nuits de la pleine lune", scènes ouvertes toutes les vingt-huit nuits à qui pense avoir quelque chose à donner sur scène. Réprouvant le tri sélectif comme la discrimination, les Nuits sont souvent l'occasion de bien des surprises. Bonnes. Ou moins. Mais avec un plaisir toujours renouvelé.
Maintenus aussi, le récent "Motager de poèmes" créé en janvier dernier et animé par Philippe Berthaut, alliance d'une lecture jouée et d'un atelier d'écriture à l'attention des scolaires ; l'Université populaire de poésie directe dirigée par Serge Pey, qui invitera librement tous les lundis à 21h (hors vacances scolaires) poètes, auteurs et public à des rencontres de poésie. Maintenue enfin, la participation de la Cave Poésie à toute une brochette de festivals, six ou sept au moins, commençant par le "Retirada & Reconquistas" de la semaine dernière, se poursuivant bientôt avec "Peuples et musiques au cinéma", "Made in Asia" ou "Détours de chant", pour ne citer que ces quelques-là.
Famille artistique, disions-nous aussi. On en trouve traces nettes dans la programmation générale du lieu, qui ouvre fidèlement ses portes aux familiers, mais aussi à tous ceux qui partagent son goût des beaux textes, du poème, de la musique, des terres d'Espagne et d'Outre-Sud. Il serait trop long de les citer tous ici, déjà nombreux sur un programme établi jusqu'au mois de janvier. Quelques-uns cependant, habitués ou non :
Jean-Pierre Beauredon et le Cahin caha de Serge Valletti, du 13 au 24 octobre, Muriel Erdödy juste après dans le duo On Exist, décidément très présent sur nos scènes depuis quelque temps ; le flamenco de Kiko Ruiz (21 au 24 octobre), celui de Serge Lopez fin novembre ; Bruno Ruiz, ses romans préférés et son récital Maintenant, créé la saison dernière au Sorano (3 au 14 novembre), Serge Pey déterrant les os de Garcia Lorca à l'entrée de décembre. Valère Novarina, pas en personne, pas avec Jean-Pierre Armand, mais présent au même moment par Yves Gourmelon, Lydie Parisse et son Théâtre des paroles. Beckett, si cher à René Gouzenne et revenu en janvier avec un En attendant Godot donné d'une seule voix, celle d'André Geyré. Plus tard encore Pierre Cleitman et ses conférences louftingues, En plein coeur de Brigitte Fischer, auparavant Yéti, Héliotropolka et La Part Manquante, Roger Borland en révolutionnaire, dédiant aux jeunes gens ses Discours pour les silences à venir.
Les nouveautés ? Rares, mais toujours bonnes à prendre : l'élargissement du carnet Plein Feux (cinq entrées à tarif préférentiel dans plusieurs salles de la Ville Rose) à deux nouveaux théâtres, celui du Pont Neuf et celui de la Violette ; l'acquisition d'un matériel de projection digne de ce nom, qui devrait ouvrir un peu plus encore vers le cinéma et la vidéo ; ou la peu attendue Histoire de Babar, un "jeune public" concocté par Clara Girard d'après Jean de Brunhoff et Francis Poulenc pour égayer en famille (et pour 5 € seulement) les fêtes de fin d'année.
En famille... On n'y échappe pas, et l'on se félicitera de cette alliance toujours heureuse de la permanence et de la curiosité. N'est-ce pas en cave, après tout, que se font les meilleurs mûrissements ? II
Jacques-Olivier Badia