"Rien n'est précaire comme vivre/ Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre comme le givre/ Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger." -
Louis Aragon
L’an passé déjà, le théâtre du Pont Neuf accueillait la Cie Chergui en la personne de Jean-Michel Hernandez : le conteur proposait aux enfants des contes espagnolés, dont L’Amour des trois oranges. Pour l’heure, élargissement du public : après une résidence de création en ce même lieu, le conteur présente un entrelacs de contes pour tous, Le Premier venu – histoires contées sous l’œil de Sarah Braski, glanées de bouches à oreilles et mâtinées d’inspiration personnelle. Non plus hispanisées, mais délicatement africanisées (du nord).
"Elle garde la mémoire du monde"
Fil rouge de cet enchevêtrement de contes, un récit de tradition orale, une parabole sur la fraternité. Sont frères deux fils de la même terre mais de mères différentes : frères du même lait, pourtant, la mère de l’un étant morte et l’ayant laissé orphelin. Une femme pour deux enfants, donc : les frères de lait grandissent dans un amour si impartial que sang et sentiment se mêlent jusqu’à l’impossibilité de les différencier.
Ils travaillent tous deux pour aider leur mère à tisser les tapis : l’un est à la laine et au lin l’autre. Et c’est en mère toujours que la femme chérit l’un et l’autre, tisse lin et laine : au cœur d’un tapis, elle creuse un jour un puits sans fond, car tel est son amour. Il va pourtant falloir en éprouver la profondeur : une vieille harpie surgit qui parle la langue de la discorde et de la haine. Elle distille son venin de sorcière dans ce cœur de mère, jusqu’à y faire naître la discrimination.
Fils de sang contre fils de lait, cheval blanc contre cheval noir, un seul pourra-t-il survivre en cette terre d’accueil qu’est l’amour d’une mère ? On le voit, ce conte tisse un fond parabolique de manière assez entendue. Il trouve toutefois forme originale dans les référents culturels qu’il sollicite : long et développé qu’il est, il finit par emporter l'auditeur dans un emballement très métissé de l’imaginaire, dans une trame épique où se mêlent chuchotements de djinn et énigmes de sphynge – références orientales croisées sans ambages d’un héritage de mythologie grecque.

Le plaisir est celui de la couleur orientale
donnée par touches délicates : le henné, le métier de tisserand, le génie bienfaisant et malicieux, les quelques "chouf" non moins malicieusement échappés de la bouche du conteur… Une couleur répétée par les deux brèves histoires enchâssées dans le conte des deux frères, avec une symbolique forte de la trame narrative : l’une se déroule en France et narre l’amitié de deux enfants, l’un français, l’autre né en Algérie. L’autre décrit les retrouvailles entre l’algérien Kader et Luc, né Pied-Noir – celle-ci se déroule dans la ville algérienne de Tipaza, dont le seul choix est riche en symbole puisque ce lieu est un foyer d’archéologie antique.
Cet entrelacs fonctionne et les thèmes abordés se renforcent par contrepoint : la parabole des frères de lait rejoint le propos sur la fraternité des peuples – la mère est aussi terre, territoire où l’appropriation sentimentale et le partage ont la même valeur que l’origine. Comme pour surenchérir, la modeste scénographie jonche la scène d’épaisses cordes, qui valent à la fois comme métaphore et comme organisation de l’espace : le conteur y mesure ses pas, immobile souvent, très animé parfois – une étonnante maîtrise du rythme, entre narration épurée et un jeu théâtral très expressif. On y récusera juste une petite longueur, un léger essoufflement dans la deuxième partie.
Qui aime le conte y trouvera sans nul doute matière. Jean-Michel Hernandez est bien en place, la thématique n’est certes pas neuve mais l’actualité ne prévaut-elle pas souvent sur l’exigence d’originalité ? Le tout passe de bouche de conteur à oreille de spectateur avec plaisir et, en particulier pour les brèves parenthèses contemporaines, avec émotion. II
Manon Ona