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Gnomonique de la facétie

Laurent Pelly remonte au TNT ses Malices de Plick
et Plock
, d’après la bande-dessinée de Christophe.
"Quand les bornes sont passées il n’y a plus de limites."
Christophe, L’idée fixe du savant Cosinus.


C’était au temps de la Belle Epoque et du nonsense, quelque part entre la mort de Lewis Carroll et de la pataphysique d’une part, la naissance des Katzenjammer Kids (1897) et de Little Nemo in Slumberland (1905) de l’autre – bref, en ces jours heureux où l’absurde pédagogique rejoignait l’illustration populaire pour donner naissance à une forme narrative promise à un bel avenir : la bande-dessinée. Prédécesseur de Rudolph Dirks, Windsor McCay ou Jacques Pinchon, Georges Colomb dit Christophe inventait en 1893 deux gnomes aux facéties catastrophiques, Plick et Plock, successeurs en loufoquerie calamiteuse de sa famille Fenouillard (1889), du sapeur Camember et du savant Cosinus. Un large siècle plus tard, Laurent Pelly rend vie aux sacripants barbus dans une maison-bateau envahie de chausse-trappes.

Allumettes, pot de noir et moralisme discordant de la pomme
On ne saurait imaginer plus raide et encombré de lui-même que l’espèce de rat de bibliothèque qui déboule sur scène à pas titubants. Il faut dire qu’il y a de quoi : blouse boutonnée à la bretonne, binocles en cul de bouteille et pile de livres dépassant le sommet de l’occiput ne valent rien à l’harmonie du déplacement, non plus que chaise trop basse et table trop haute au confort de lecture. Voici pourtant le M. Loyal des rayonnages, qui présente le sujet du jour : MM. Plick et Plock, "gnomes domestiques et familiers des maisons mal tenues", dont les visages encapuchonnés surgissent de derrière le décor comme lutins hors de leur boîte au premier énoncé de leurs noms.
"Ce sont gens qui ne sont jamais inoccupés." De fait, et de préférence à toutes les bêtises que leur infernale curiosité et un insatiable désir de bien mal faire leur inspirent : tremper la queue du chat dans un "petit pot de noir", par exemple, afin d’en faire une hermine ; étudier par le ballon les propriétés explosives des mélanges détonants, aussi bien, moyennant vitre traversée et pot de moutarde ; jouer de l’allumette et de la pomme dont "il est démontré, conformément aux traditions les plus respectables, qu’elle n’a pas cessé d’être un fruit moralisateur, non plus qu’un élément de discorde." Le tout moyennant bris, combustions, inondations et catastrophes variées dont les aîtres comme leurs personnes sont les premières victimes.
A défaut d'appliquer les meilleurs préceptes, même le souci de réformer leur conduite n’aboutit qu’aux pires extrémités, maison flambée et gnome transpercé, justifiant les remontrances du prince Feu-Follet et l’intervention in extremis du Dr V’lan. Il leur faudra bon temps avant de tirer de leurs mésaventures les deux seules leçons qui vaillent : "quand on crache en l’air, cela vous retombe sur le nez" et "il faut réfléchir avant d’agir", dont la découverte leur vaut une improbable et magistrale promotion.


Eloge de la trappe et de la gambade
Délicieuse fantaisie que ces Malices, dont Laurent Pelly s'est employé à préserver les traits d'origine tout en leur imposant sa patte. Plick et Plock conservent leurs costumes et leurs couleurs, leurs postures contournées, leur taille minuscule par la grâce d'un jeu d'échelle porté par le décor. Tout juste leurs barbes deviennent-elles dans l'affaire moins abondantes, minuscule détail qui ne suscite qu'un regret fugace. De la même manière, le travail de scène emprunte à l'oeuvre dessinée sa structure et son rythme, la succession des tableaux tenant lieu d'épisodes du "Petit Français Illustré", l'intervention du narrateur jouant le rôle des textes alors apposés sous l'image et réduisant la part des dialogues proprement dits à la portion congrue.
L'appareil scénique apporte la touche de modernité. Grands amateurs de machines et, pour le coup, fort éloignés de la description d'un intérieur bourgeois Belle Epoque, Laurent Pelly et la scénographe Isabelle Girard-Donnat en ont fait une évocation de maison réduite à une carcasse surdimensionnée à laquelle planches, mâts et haubans donnent de faux airs de bateau, mais un bateau semé de trappes et de tiroirs, de fantaisies camouflées : ici une planche devient allumette géante, là une porte de placard s'ouvre sur une vitre valant glaçon, un vase se révèle à l'attention au sommet d'un poteau. Et qu'importe si les dimensions ne sont pas toujours les bonnes : il tient de la magie du théâtre de faire croire qu'un petit pof vaut un grand boum, une flammèche un incendie.
Le grand s'en régale, comme il se régale d'une logique parfois torse, d'une langue désuète aux effets volontiers forcés, riche en imparfaits du subjonctif comme en termes savants dont l'empilement loufoque rappelle parfois Alphonse Allais – la volonté didactique en plus quand Georges Colomb, enseignant autant que dessinateur, s'est passionné pour la pédagogie et a publié, hors ses illustrations, plus de trente ouvrages d'enseignement.
Et le "petit" dans tout ça ? Qu'on se rassure : embarqué dans l'affaire dès la première seconde, emporté par les gambades de Rémi Gibier, Eddy Letexier et la raideur moralisatrice de Grégory Faive, le public hurle à chaque noir comme on l'a rarement entendu, rit à tout bout de champ, commente et interpelle les comédiens de toutes ses bouches édentées par le passage de la petite souris. Un vacarme rare, signe d'un plaisir sans bouderie. II

Jacques-Olivier Badia

Les malices de Plick et Plock
Plick, Plock et catastrophes. (Photos DR / J-M. Lobbe)







Théâtre - jeune public à partir de 6 ans
Les malices de Plick et Plock
D'après Christophe.
Mise en scène : Laurent Pelly. Adaptation : Agathe Mélinand.
Avec Rémi Gibier, Eddy Letexier, Grégory Faive.
Scénographie : isabelle Girard-Donnat.
Costumes : Laurent Pelly. Lumières : Joël Adam.
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Les malices de Plick et Plock 2