Loïc Chellet dit Beat Box, Corinne Dubarry et Arnaud Courcelles du duo Vespertillio, dans les loges de la Cave Poésie en début de soirée.
Vingt heures trente, rue du Taur, c’est l’agitation devant la porte de la Cave Poésie. Comme à chaque pleine lune, les loups garou de la scène se sont retrouvés aimantés dans le giron de la basilique Saint-Sernin. Ils sont comédiens, musiciens, poètes ou inclassables, mais ont en commun une soif de planches et une fringale de public.
Ijavel est l’une des premières à se lancer dans l’arène. Elle n’a d’ailleurs pas hésité une seconde, avant de s’inscrire à la fameuse scène ouverte. "Je joue mon spectacle à la campagne dans un village près de Castelnaudary", dit-elle avant de passer le rideau fatidique. "Ce soir, c’est pour moi la possibilité de me frotter à un public toulousain, très différent de celui que je connais d’habitude, plus urbain, plus connaisseur aussi… Et puis faut dire ce qui est, le format de mon spectacle est particulier : pendant cinquante minutes je danse, chante, joue la comédie, tout cela à la fois… On ne sait pas toujours où me ranger, ce qui ajoute une difficulté supplémentaire quand je recherche une salle où me produire."
Ici, en revanche, une quadra maniaque de la serpillière qui cherche chaussure à son pied est accueillie les bras ouverts, comme un slameur, un quatuor vocal ou un beat boxer. Personne ne doit montrer patte blanche. Pas de sélection ni d'exigence particulière, on ne traque pas La Nouvelle Star, préférant les lunaires aux étoiles, les artistes passionnés et originaux aux apprentis vedettes. Une seule contrainte : le temps de passage. "Le quart d’heure de gloire de Warhol a été réduit à dix minutes", plaisante un candidat. "En quelque sorte, c’est du speed-dating pour les artistes." Ensuite, le public se prononce ; il dresse le pouce ou l’abat au sol, aime sans retenue ou boude son plaisir. "Une bonne manière de tester nos spectacles", reprend Ijavel, "et de passer un bon moment dans un lieu mythique de la Ville Rose."
Des vers à la Cave
Mythique, le lieu l’est assez pour ne pas refaire son histoire. Tout le monde à Toulouse a entendu parler un jour de René Gouzenne, à l’origine de la Cave Poésie, un lieu de spectacles éclectiques, créé en 1967 et qui reçoit près de 16000 visiteurs par an. Amoureux du verbe d’Aragon en particulier et des mots en général, René est aussi à l’initiative de cette scène ouverte, les soirs de ciel clair. "J’ai l’impression que ce rendez-vous a toujours existé", raconte Pierre Marty, directeur administratif de la Cave Poésie. "Je ne saurais dire quand exactement cela a commencé, mais je sais que Sandoval y a fait une apparition, à l’âge de 17 ans…" Il y a quelques lunes, donc.
Depuis, le lieu a traversé les ans, faisant écho aux nouvelles formes d’expression, un peu différentes selon les époques. "Aujourd’hui", remarque Pierre Marty, "c’est vrai que le slam a la cote, ainsi que la musique rétro (accordéon, flonflons parisiens…) qui connaît son grand retour." Côté ambiance, le spectre d’Aragon s’est fait un peu oublier et la Cave n’est plus la chapelle communiste des années 70, mais on trouve toujours cet esprit libertaire, indépendant et un peu politique.
La preuve avec Miloud Chabane qui ce soir vient partager sa douleur d’exister. Engagé (selon la dénomination usuelle apposée à ceux qui osent simplement parler avec sincérité), ce jardinier de profession trouve ici un écrin à sa poésie à la fois urbaine et végétale. De béton et de terreau. Quant au public, si près qu’il pourrait le toucher, il est ce visage impavide et ouvert dont tout artiste a besoin. "Je suis là, car je ne peux pas garder tout ce que j’écris pour moi", dit-il, "je ne rate jamais une occasion de le donner aux autres, que ce soit ici, dans des cafés "clandestins" ou dans des salles plus importantes." I Lire la suite >>>