Que ceux qui pensaient la philosophie morte et enterrée après la disparition de Foucault, Deleuze, Derrida, Ricœur, Léotard, Levinas ou encore tout récemment Claude Lévi-Strauss ; et que les médias suintant d’hypocrisie et d’autosatisfaction annonçant la relève de la pas-fresh… pardon, de la french touch élevée au pinacle d’un panthéon aussi chimérique que tape-à-l’œil (je parle, vous l’aurez deviné, des BHL™, Comte Sponville, Onfray, Ferry, Finkielkraut, Glucksmann – heureux les simples d’esprit… ), loin de faire augurer un renouveau de l’intellectuel engagé en France, achève de conforter l'idée que de philosophie il ne reste que le nom ; que ceux-là se rassurent (respirer) : Pierre Cleitman est arrivé. C’est qu’en ces temps d’obscurantisme paradoxal (aussi paradoxal que le sommeil de toute une population abreuvée d’images et de sodas gazeux, goûtant à tout et ne profitant de rien) relayé par les mass médias, on en manque, de penseurs libres.
Chercheur indépendant du XXe arrondissement, le voilà, le titre de noblesse de notre penseur illuminé, avec une lettre portée au carré : X, comme pour anonyme (ce qu’évitent à tout prix les "penseurs" amidonnés cités plus haut), savoir le contre-pied de ce à quoi le moindre quidam, pour des raisons qu’il reste encore à élucider, aspire : passer à la télé et devenir quelqu’un, comme si ça suffisait pour passer à la postérité. Ainsi, après avoir donné des conférences sur L’esprit du labyrinthe dans le cappuccino européen au Goethe institut et une autre sur L’amour platonique dans les trains à l’INSA, Pierre Cleitman s’attarde quelque temps à la Cave Poésie avec pour sujet La place du mécontentement dans les énergies renouvelables, avant de clôturer sa série d’interventions à Portet-sur-Garonne le 12 mars avec Le ying et le yang dans les relations franco-allemandes.
Eh bien, si vous avez survécu
à l’introduction, vous n’aurez pas de peine à lire le reste. Après tout, vous étiez avertis : la philosophie a beau être l’affirmation de l’Être par la pensée, elle n’en demeure pas moins la voie la plus ardue d’y parvenir. Mais Pierre Cleitman est arrivé. Digne successeur de Nietzsche et de sa Gaya Scienza, il se plaît à mêler exercice rigoureux de la pensée et provocation du sourire Duchenne dans des conférences caractérisées du doux adjectif d’extravagant. Exercice périlleux s’il en est, voire même contradictoire à en croire les étudiants qui ont tendance à isoler hermétiquement le savoir du plaisir. Qu’est-ce qu’on y fait, dans ces conférences ? On s’y instruit, mais pas forcément directement, comme on apprend pour argent content sur les bancs du lycée ou des amphis universitaires. Ici, le savoir fait un détour par la case ironie et humour, pour revenir, enrichie de calembours et de jeux de mots, dans les esgourdes des amateurs d’esprit et de mots et vice versa.
Au programme ce soir : la place du mécontentement dans les énergies renouvelables. Titre peu commun, si ce n’est la tournure que les personnes savantes ne manqueront pas de relever ; approche classique, académique même : introduction et problématisation (le mécontentement : source d’énergie inépuisable et présente également et en grande quantité sur toute la surface du globe) ; développement logique et périodisation historique (le passage démocratique des sujets aux motifs de mécontentements, en faisant un détour par des sans-culottes remontés sur le point de pendre haut et court à un lampadaire un cureton aux mots d’esprit illuminés et chantant un "ça ira, ça ira, ça ira" qui deviendra bientôt "– ça va ? – ça va", grandeur et décadence d’un acquis de la Révolution française) ; digressions, anecdotes et exemples (du fils unique russe faisant son service militaire en Sibérie sous l’époque stalino-bréjnévienne, au jus de fraise croate new-looké, en passant par la restructuration de la libido du tigre du Bengale en milieu rural mise en parallèle avec les conditions du cycliste en milieu urbain), déduction et conclusion (description de l’algorisme comme développement nécessaire de la délation de chacun envers soi-même et le monde pour l’expulsion inéluctable et universelle de CO2, car s'il existe quelque chose de partagé, ce n’est pas le bon sens, mais le dioxyde de carbone).
Pas de fioriture, de micro-oreillette
de présentateur télé hyper-actif ou de one-man-showiste standardiste. Le one-Cleitman-show se caractérise avant tout par une clarté de la diction portant aussi distinctement que possible une pensée sinueuse, s’immisçant avec une certaine délectation dans les recoins d’une raison sous-exposée par une logique formelle, trop formelle. En parlant de lumière, la mise en scène et la scénographie minimalistes renvoient en creux à ces univers intérieurs où l’imagination, conjuguée à la pensée, fait découvrir des contrées que l’homme n’a effleurées qu’à de rares occasions. Mêler fantaisie et pensée, voilà l’art ! Un sourire voltairien, un sérieux affiché de pince-sans-rire, la démarche méthodique et systématique du chercheur, l’argumentation avance, avec une rigueur martiale, dans les méandres d’une pensée baroque, multipliant les perspectives, cultivant l’asymétrie et les plaisirs de la langue. Autant dire que les philosophies rationalistes en prennent pour leur grade : contre la litanie des pensées académiques et normalisatrices, les conférences de Cleitman sont autant de pieds de nez qui laissent entrevoir, le temps d’une allocution, le foisonnement d’univers compossibles enchâssés à même la rigueur démonstrative. II - Christophe Lucchese