Le théâtre du Grand Rond donne carte blanche à Philippe Sizaire durant une semaine pour ses apéros spectacles. Le conteur a décidé de mettre à l’honneur la ville de Nantes en invitant des artistes chanteurs et conteurs venus de Bretagne, pour le plus grand plaisir du public nombreux qui n’a pas craint la chaleur de juin.
Sur scène ce soir-là, pas moins de six artistes venus pour faire découvrir leur petit univers. Des batraciens avec Lolo qui narre les aventures d’une mouche "verte" (mot repris avec joie par le public) ; Kader et M. Cho avec Cédric et Elodie, une histoire qui part de la banlieue mais amène dans les rizières et apprend la fraternité ; Bernard et son marquis démago qui fait fuir le candidat PS par son mimétisme de vieux renard ; Lilia et son conte court d’un explorateur qui rencontre une petite fille aborigène ; et enfin le récital très original de Lise. On sent l’envie de partager les dernières petites histoires glanées de-ci de-là.
Des univers poétiques, doux, drôles, parfois contestataires, et toujours cet esprit d’amitié et d’échanges. Le public sourit, participe, rit de bon cœur. On regrette le côté un peu brouillon des enchaînements, l’inégalité de longueur entre les histoires. Le public part en Asie, en Afrique, aux Amériques ou dans un monde où le sol est en moumoute violette. Un cocktail très varié, donc, pour séduire. Mais on sent un esprit commun, celui de créer, de faire des frisottis autour des histoires et les colporter avec légèreté.
Place est faite à la musique avec Cédric, à la guitare, qui régalera l'assistance de ses rythmes manouches. Mais aussi avec Elise, au grain de voix léger mais volontaire, qui chante avec un sourire doux-amer combien elle désire tuer son petit frère, fait l’historique de l’accordéon à travers les âges ou encore cherche à chanter une chanson qui n’est pas triste parce qu’on a tous notre lot de misère. L’ambiance est bon enfant, tendance hippie-bio-chic, volontairement surjouée.
Ce copieux apéro laisse place
à la représentation des Petits Plaisirs par Philippe Sizaire et Dalèle Muller. Dans la simplicité du plateau nu, un tabouret de conteur, qui ne lui servira pas. Le but est de réinventer le style. S’y installe Dalèle Muller, accordéoniste, le pendant efficace de Philippe Sizaire. Seront narrées des petites histoires légères, des plaisirs brillamment amenés, en musique, avec des gestes délicats. La parole se fait précieuse et précise, aussi fine que les confettis qu’inspecte l’un des personnages, Mouchu. Le monde de Philippe Sizaire, c’est celui des gens tout simples et tout rêveurs. Wolfgang Amadeus Misère, par exemple, qui n’a vraiment pas de chance, qui va de par le monde, rencontre un loup, une lolita, un arbre qui sont tous les objets de sa chance, mais qu’il laisse filer sans réfléchir. Ou bien Mouchu, le directeur de la Banque du Temps, qui a un manège dans sa tête et un petit garçon, Max, qui collectionne les petits papiers. Le souci du détail, du goût qu’ont les mots, les situations, la création suave de petits mondes pailletés, voilà les objectifs du conteur.
Sa compagne de scène l’assiste brillamment, jamais avare d’une mimique, d’une échappée musicale là pour soutenir ou précéder le récit. Le public apprécie les petits craquages mélodiques lorsqu’elle scande le slogan de la Banque du Temps, ses pas de tango quand elle joue la tentatrice, ses commentaires sur les petits papiers remplis par les spectateurs. Car l’intelligence réside aussi dans l’intégration du public dans le récit. Conquis, celui-ci commente volontiers les aventures de ces héros du commun. Les jeux d’éclairages, simples et efficaces, permettent de suivre le conteur, ses personnages, et donnent l’envie de sauter sur scène avec eux.
Philippe Sizaire décide de gâter son public en introduisant un autre artiste, M. Mouche, conteur bio. L’allure est bio, en effet : jeune, la trentaine, vêtu d’un noir très ethnique, pieds nus et armé de lunettes carrées. Un papa cool qui s’amuse à raconter des histoires pour aller en vacances en Aveyron, en somme ? Pas seulement : aucune revendication anti-OGM ! Il s’agit juste d’un homme futé et vif qui raconte des histoires qui parlent de la terre, des hommes, qui ne sont pas modifiées, pas faites pour plaire à tout le monde !
Très habile et à l’aise, celui-ci va se saisir de la salle avec une facilité déconcertante, avec ses personnages atypiques comme Pedro, le loup végétarien et mélomane. La salle devient un cœur d’animaux de la forêt avec les ours à la voix grave, les poules au cri strident, les moutons aux grincements basiques. Tout le monde se prête sans problème à ce jeu.
Le jeune conteur est talentueux, rebondit sans problème sur les réactions des spectateurs. Son intervention pourrait durer plus longtemps, il fait oublier un temps qu’on était venu voir quelqu’un d’autre. A chacun d'y retourner le lendemain pour de nouvelles histoires de cette Mouche humaine.
L’assistance a beau être globalement adulte, on sent cet envie de ramasser les petits papiers pour remonter à l’essentiel, à la simplicité, à cette vie joyeuse et tendre qui fait défaut dans notre monde où "existence" rime pauvrement avec "banque". L’idée, c’est de partager les moments, de se réjouir, de comprendre, de découvrir ce qui repose et réjouit son voisin de siège. Pas de jugement, beaucoup de poésie et toujours un sourire enfantin sur les lèvres. Un spectacle à durer une semaine complète, vraiment ! II
Lucien-Christophe Hernandez