Après deux semaines de cirque, le festival "Nez rouges" finissait en beauté, samedi soir à Altigone, avec deux spectacles aussi brillants que différents. En première partie, La petite fille âgée, écrit et interprété par Julie Font, une création du Lido datant de 2006 et mêlant théâtre et jonglage (pour faire bref), ouvrait le bal. Puis ce fut au tour de la compagnie Léto avec Jonathan Guichard et Fnico Feldmann, savant mélange d’acrobatie et de danse (dans les grandes lignes). Autant dire que le cirque se mettait en scène et sortait le grand jeu pour le bouquet final. Salle comble pour la clôture d’un festival bien parti pour une seizième et prochaine édition.
Petite fille cherche amour de son âge
Que peut-il bien se cacher derrière le titre oxymorique de La petite fille âgé ? À l’instar d’un Erik Satie disant que "certains jeunes gens sont bien vieux pour leur âge", une certaine curiosité et un goût pour les paradoxes pousseraient à y voir une clef de compréhension. Car si la petite fille est âgée, c’est cette façon de parler à soi-même qui donne cette impression, ce radotage comme si elle n’était pas seule dans sa tête : tout ce qu’on se dit tout haut et qu’on ferait mieux de garder tout bas ; ces histoires sans queue ni tête qu’on fait partager au passant venu s’asseoir sur le même banc ou la même banquette de bus. Mais qu’est-ce qu’elle dit ?
Eh bien, elle cherche l’amour, cette fille, à sa manière toutefois : un garçon la fuit et elle en déduit que c’est pour qu’elle le poursuive par amour. Et puis quand elle ne radote pas, elle répète son numéro de jonglage, cirque dans le cirque, double regard faisant du spectacle une comédie. La poursuite de l’amour laissée un instant de côté ne tarde pas à se manifester à nouveau, l’absence de l’autre devenant toujours plus intense. C’est cette femme-artichaut, la petite fille âgée, qui se dévoile couche après couche, à nous, montagne de solitude.
Pour ce qui est du cirque, le jonglage a ici une fonction expressive : il accompagne la danse comme dans la séquence de la veste accrochée à la corde ; ou vient à s’intégrer comme élément fonctionnel dans les accessoires, quand il sert à lester le mannequin avec lequel la fille se met à danser. Si on se met à jongler, c’est pour simuler le cirque, le redoubler pour le tourner en dérision.
Mais bientôt, ce qui s’avère établir le contact avec le public finit par produire l’effet inverse : la logorrhée de la fille a tendance à noyer le propos, à lui enlever sa substance faute d’inflexion du langage. Normal, vous me direz, mais la narration d’absurde tourne au non-sens. La fille toutefois ne tarde pas à se taire et fait parler son corps dans la danse de la scène finale, chargée de poésie, laissant entrevoir une nouvelle dimension qu’on aurait aimé voir durer plus longtemps, tant le contraste est grand entre le fille du début et celle de la fin.
Danse avec le banc
De danse justement, parlons-en ! Léto, c’est le nom de la mère d’Artémis et d’Apollon. Quel rapport me demanderiez-vous, si ce n’est celui d’étaler mon savoir ? Très juste, mais pour ma défense je dirais toutefois qu’en sa qualité de dieu de l’art et de la poésie, Apollon n’est sûrement pas étranger au spectacle auquel le Clou a assisté ce soir-là. Commençant dans un espace pour le moins sombre, la pièce met en scène deux godelureaux se partageant un banc. Tout va tourner atour de ce mobilier qui sera transformé en concept par le biais du jeu : non plus banc mais sommet à gravir, balançoire, machine de funambule. Bref jeu qu’on tourne, retourne et détourne comme pour y trouver des emplois inespérés. En fait, c’est de la philosophie ou de l’activisme acrobatique : une façon de repousser toujours plus loin la limite du possible.
Il faut ajouter à cela les deux figures de cette démonstration magistrale : deux personnages tout droit sortis d’une comédie de cinéma muet. Il y a tout d’abord l’idiot, avec ses airs de ne pas y toucher, sa démarche clownesque et sa façon d’imiter l’autre, le sérieux, plus compétiteur que joueur, plutôt premier degré et l’esprit toujours tendu vers le superlatif. Et puis tout part, sans rien dire. Le sérieux décolle, ni une ni deux, de son banc, virevolte, pirouette, saut-périllote avec une légèreté pas croyable et puis revient s’asseoir.
Le second, un peu marri, fait un petit tour de sa démarche goguenarde, écarte les mains dans le genre "tadam !", se met l’assistance dans la poche et revient à sa place. Le ton est donné : Laurel et Hardy font du cirque. Eh bien non ! L’idiot revient à la charge, bondit, saute, cabriole aussi léger que majestueux. Ça y est, maintenant on sait à quoi s’en tenir. Les deux nous abreuvent d’acrobaties dont le gracieux le dispute au virtuose. Les lois de la gravité sont malmenées et c’est tant mieux ! Et alors la complicité s’installe entre les personnages : jeu tinté d’espièglerie, les deux compères vont se livrer à des invraisemblances d’équilibre, multipliant les défis et les plaisirs. Le spectateur, pantois, retient son souffle et se demande, fasciné à chaque nouvelle figure, comment ça va finir. Véritable tension de l’acrobatie, le cirque s’invente une dramaturgie à base d’exploits. Alors oui, ce n’est plus du cirque, c’est de la mythologie !
Vous voyez, même moi je retombe sur mes pattes... II
Christophe Lucchese