Ah, royaumes et rois de notre enfance (car, l'avez-vous remarqué, on ne croise jamais autant de monarques qu'en nos jeunes années, malgré l'extinction lente de l'espèce dans le monde d'en vrai)... Ils sont de toute noblesse, de tout âge et de toute origine, bons souvent et parfois maudits, mais toujours porteurs d'une couronne et d'une leçon. Celui que présentent le centre culturel Henri-Desbals et l'Atelier des Songes est petit, comme l'indique le titre – Le Petit Roi – orphelin et de carton, porteur d'une couronne bien lourde pour son trop jeune front sous lequel roule l'incertitude. Diable, régner à sept ans...
Il a pourtant quelques atouts, ce roi tout neuf : une flamme merveilleuse, protectrice du royaume et pourvoyeuse de rêves de bon conseil ; une nounou attentionnée et mémoire des songes, dont le tendre bon sens n'égale que l'accent populaire ; un général dévoué à la survie du domaine ; et un crieur, héraut à gapette rouge presque plus disposé à faire connaître au souverain les cris du peuple que l'inverse.
Il fallait bien un méchant à l'affaire : le Ministre, figure gigantesque, blafarde et menaçante, dont l'impérieux mutisme ne cache l'ambition qu'à la naïveté royale. Ne reculant devant aucune vilenie, l'affreux échalas éteint la flamme et sème les indices propres à faire peser le soupçon sur le petit monarque.
Le grand devine bien la suite et le moins grand itou. N'écoutant que son devoir, son courage et les bons conseils de Nounou, le petit roi part en quête d'une flamme nouvelle. Les épreuves, comme il se doit, ne manquent pas : traversée de la forêt des cauchemars, sorcière, épreuves insurmontables, surmontées pourtant grâce à l'aide providentielle de l'elfe Pluck (ah tiens...), confusion du méchant Ministre réduit (au sens propre) à l'état de laveur de carreaux, triomphe de la justice et de la vérité sous la flamme retrouvée.

"Ah ben mon p'tit roi, vous avez encore fait un cauchemar !"
On voit tout de suite où le bât blesse, de blessure légère mais tout de même : épreuves initiatiques de la peur affrontée, passage de la petite enfance à l'âge de raison, respect de ses désirs comme de ses obligations envers autrui et la société, voici le tout-venant du conte moral porté par une histoire dépourvue du moindre décalage par rapport aux grands standards du genre. En quelque sorte, du Perrault affadi par Disney, auquel même le bambin risque de trouver un petit air de déjà entendu.
Vieille marmite et bonne soupe n'y pourraient rien s'il n'y avait le reste, forme et moyens d'un spectacle joliment réalisé. Car le meilleur de l'affaire tient à l'agréable mélange de jeu d'acteur et d'animation sur lequel se fonde toute la création, un heureux amalgame porté par de belles marionnettes que manipulent deux comédiennes aux talents variés. Délia Sartor y démontre une très convaincante palette de talents – comédienne, manipulatrice, chanteuse et danseuse, le tout assorti d'un bon poil de tempérament comique – et la paire fonctionne cette aisance huilée des couples bien appariés.
Et puis il y a tout un tas de petites trouvailles, dont on regrettera fugacement qu'elles ne soient pas plus et mieux développées : une incursion dans les rêves au comique trop peu exploité, une discrète bascule de la figure vivante au pantin par manipulation mimée d'une comédienne par l'autre, la délicieuse animation de la sorcière, le Ministre à voix off et écrasement... Tout une gamme de petits bonheurs qui, plus largement utilisés au cours du spectacle, suffiraient à lui donner le coup de fouet nécessaire pour faire sortir son propos des ornières de la convention.
Critique de grand que tout cela. Le bambin, lui, ne regarde pas à ces détails et, mis en confiance par une trame familière, la qualité, le rythme de l'ensemble et quelques interpellations soigneusement placées, se laisse embarquer sans peine pour la visite du royaume. "Un roi ne rêve pas" ? Il ferait beau voir... II
Jacques-Olivier Badia