Article paru le 18 juillet 2008
J'veux pas d'visite / J'ferme les lumières et les rideaux / J'fais ma prière, j'cache mon auto / J'veux pas d'visite / Parc'que j'déteste les surprises / Quand j'me promène en queue d'chemise / Parce qu'la visite, c'est pas futé / Ça fait du bruit, puis ça grignote / C'est des p'tites bêtes bien élevées / Faut leur faire bouffer des peanuts / Mais le problème, c'est qu'ça s'attache / Ça coûte une fortune de pistaches / Et quand ça finit par partir / Ça nous promet qu'ça va rev'nir.../...Et ça revient.
Linda Lemay - "La visite", 1998.
L'avez-vous remarqué ? les temps sont à la morosité. Le pouvoir d'achat, constatent les experts, évolue en proportion inverse du prix des carburants, qui augmente follement. Le panier de la ménagère s'allège à la même vitesse que son portefeuille, dont l'amincissement tend inéluctablement vers la platitude absolue. (...) L'hiver lui-même se ressent de variations hors de saison et suscite chez les spécialistes une perplexité sans bornes. Ce ne serait encore rien s'il ne fallait supporter la promiscuité avec nos semblables, détestable engeance dont le seul mérite d'une météorologie flageolante est de nous épargner, au moins un peu, la proximité hivernale aux relents de pâte à lèvres et de sandwiches amollis par le froid et la neigeuse humidité.
Alain Régus ne me contredira pas qui,
après avoir méchamment pris à partie Dieu et le raton laveur sur la scène du Fil à Plomb et poursuivi sa diatribe sur celle du théâtre du Grand Rond, la reprend prochainement au théâtre du Chien Blanc. "J'veux pas d'visite", ronchonne-t-il. Que dis-je, ronchonne ? Il éructe, vitupère, s'encolère et s'offusque à la seule perspective de devoir côtoyer la médiocrité crasse du quidam de rencontre dont il ne peut, hélas, nier la ressemblance avec sa propre personne. En moins bien, toutefois.
Son rêve ? Rester claquemuré chez lui, inexistant aux yeux du monde, à écrire, mémoriser, répéter. Se vautrer dans ses aîtres comme l'hippopotame dans sa soue et en baréter d'aise - car l'hippopotame barète, explique-t-il à l'envi, comme d'autres cacardent, grisollent, frouent ou zinzinulent. Anachorète, ne sortir que pour aller au théâtre, passer son costume de scène et finir le spectacle avant même de l'avoir commencé ; le meilleur moyen, sans doute, d'éviter l'inévitable déception née de la confrontation avec un public aussi informe qu'indistinct, incapable en tout cas d'apprécier à sa juste valeur le travail du comédien, inapte à percevoir la souffrance et les noirs états d'âme que lui inflige l'exigeante oeuvre de création.
La déprime est sa plus fidèle maîtresse. L'atrabile, son nectar. Son nombril, la trace du compas qui servit à tracer l'orbe d'un univers à lui-même circonscrit. Mais, quelques centimètres plus bas, la chair exige. Et exige quoi ? Le contact avec autrui, l'échange spermatique, cyprique et salivaire camouflé sous les dehors d'un partage émotionnel assis sur la conformité sociale, avec les conséquences qu'on devine : crédit sur trente ans, ribambelle de bambins, solitude prévisible et rupture inéluctable.
Décidément non, mieux vaut éviter les visites.
On n'en trouve pas tant, des one-man-shows
libérés du format obligatoire de l'humour à sketches, l'équilibre assuré sur un fil bien tendu et pratiquant le cynisme de haute volée. Alain Régus y excelle, acide et délicat comme le fut le bon Pierre - Desproges - trop tôt parti mais jamais oublié. Suivant la voie de son maître, Régus l'auteur se délecte d'une langue au classicisme assumé et volontiers outré qu'il brise de gros mots sans vulgarité, débagoule en longues périodes farcies de métaphores comme une dinde de marrons pour mieux faire claquer le fouet de vérités dépourvues d'ambages.
Ses sujets n'échappent pas à la convention. Comment le pourraient-ils ? On a tout dit de tout depuis belle lurette et rit à l'avenant - le cynisme ne remonte-t-il pas à Antisthène et Diogène de Sinope, cinq siècles bien sonnés avant que Jicé prône l'amour universel et ses adeptes, l'Inquisition ?
Amour, sexe, argent, bêtise humaine et autrui comme enfer, voilà donc du déjà vu, lu et entendu. Mais rarement ainsi, avec ce travail très discret, mais délicieux, de rythmes à bascule et glissandos, de contre-pieds soudains, dont le comique joue aussi aisément de l'excès que de la chute, de l'éclat que du leitmotiv. Avec cet art, si difficile à acquérir et inimitable, de la voix conçue comme le seul véritable outil avec lequel faire vivre le texte et celui qui le porte. Le geste et le déplacement n'importent plus guère là-dedans et ne servent, au mieux, que de dérivatifs et de ponctuation. Le petit jeu de connivence avec le public, inévitable, offre de bons moments mais ne s'impose pas.
Peu importe. Efficace au possible, Alain Régus se fait plus misanthrope que le vieil Alceste - avec bien moins de chances de se faire embobiner par la volage Célimène - et ses ronchonnements caustiques ne font crever que de rire. Allez, une p'tite visite ?... II
Jacques-Olivier Badia