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Les mots dans la prise

Vu récemment au festival Entre Chien et loup du théâtre
du Chien Blanc, C'est pas pareil ? revient bientôt,
à Castanet-Tolosan cette fois.

Le souvenir d'admonestations tendres et inquiètes, l'expérience personnelle qui sait, nous rappellent ce qu'il peut en coûter de mettre ses doigts mouillés dans une prise électrique : gigue arythmique, tétanie, sauts, tressauts et sursauts jusqu'au tourneboulis ou pire. Qu'on imagine maintenant la même expérience, réalisée métaphoriquement en remplaçant le doigt par le mot, la prise par... Peu importe, on trouvera bien. Le résultat ressemblera sans doute d'assez près à C'est pas pareil ?, titre (obscur) du spectacle présenté dernièrement au théâtre du Chien Blanc par le Théâtre Fugue sous la férule de Jean-Paul Bibé, de retour bientôt à Castanet. Une manière de prise de langue...

"C'est en mimile nonante-huit que le jeune Sigmund..."
Cela commence comme à Kamennberg, où doit se donner la Symphonie opus nonante, dite Levrette, du glorieux Sigmund Freud, et par la présentation toute musicologique de l'oeuvre bientôt retransmise, telle qu'elle fut enregistrée "par les huîtres de l'Orchestre Psychanalytique de But en Blanc, sous la direction de Jacques Lacan, avec le concours du quatuor à pétrole des usines Renault et des solistes du Purgatoire national". Avec clavecin bien trempé et traduction simultanée, "ter Goundzerte pour nérétripoumos koukounère phis bibic", amen.
Il y aurait ensuite comme une grande étendue d'eau dans le soir, quelque chose de doux qui s'avance, rien à voir mais beaucoup à savoir et tant de choses à comprendre "quand le matin fait le matin." Quelque chose, pour tenter comparaison, comme la description théâtrale d'un tableau de Caspar David Friedrich repeint par Marcel Duchamp : un homme – ici, trois femmes – contemplant de dos (ici, de face) l'étendue depuis une grève morne / ici, la scène / tandis que, dans un coin, une broyeuse de chocolat fonctionnant au gaz d'éclairage épouse ses célibataires même. Pas très clair ? Eh bien non.
Il y aurait encore Bach, Beethoven et la controverse benoîte de l'écriture (musicale) à l'oreille quand, pour ce faire, on utilise habituellement la main. Le souvenir ému d'une Bérénice à brûler les planches, impotente, insistante, quatre vingt-huit ans aux prunes et "tous, elle les paraissait tous" ; Phèdre, la Comédie Française et tout ce qui s'ensuit – "Louise, est-ce que le moment n'est pas venu de faire le point sur notre couple ?" ; une sortie de théâtre un soir de pluie : "– Les acteurs... – C'est d'un triste. – Les Indiens aussi."
Et tout le monde est beau, tout le monde il est gentil...


"Des... oui ; et des... aussi."
Le Théâtre Fugue représente depuis quelque vingt-cinq ans ce que peut être le théâtre amateur porté au plus haut : la même chose, exactement, que le bon, le très bon théâtre professionnel, côté lucratif en moins (encore que "lucratif", même chez les pros...). Et il faudrait être d'une singulière mauvaise foi pour trouver là-dedans un défaut significatif.
Choix des textes, puisque montage il y a ? Cohérent, et impeccable. Soit Roland Dubillard en ses Diablogues, Jean-Michel Ribes, Jean-Claude Grumberg et Jean Tardieu, tous frères en électrocution de langue, réunis autour de deux thèmes pivots : concerts d'un côté – et quel concert, s'agissant par exemple de la Conversation - Sinfonietta de Jean Tardieu (plus ou moins alias Johann Sgätgott), polylogue lyrique sur blab-bla du quotidien, "J'aim', j’aim', j'aim' etc." – sorties de théâtre de l'autre, considérées sur le mode banal des catastrophes vernaculaires (et inversement).
Là-dessus une scénographie limitée à une... cabine d'essayage mobile, disons, à l'occasion quelques chaises ; marteau, boa, zapette et écouteurs en guise d'accessoires ; et, tout de même, quelques changements de costume, de lumières, histoire de donner plus de corps aux figures et aux situations. Le tout avec une sobriété, une nudité même, qui ramènent le travail à l'essentiel sans échappatoire.
Car le gros, le bon, le meilleur de l'affaire vient des comédiens et de celui qui les mène : Françoise Gélin, Evelyne Guionneau, Nadège Marx, Zazy Maurel, Julie Plenat, Joël Alexis, Patrice Courtiade, Jean-Paul Bibé, tous justes, assurés, basculant sans peine d'un caractère à l'autre et faisant miel de ces textes périlleux auxquels la moindre erreur de rythme ou de synchronisation est fatale. Il n'y en eut guère qu'une, ce soir-là, pour laisser une certaine impression de distance, de distraction dans son jeu, sans réelle gravité au demeurant. Pour le reste : imperturbables, tous, tant il faut de sérieux pour bien livrer ces infernales pitreries de langue ; hilarants, par voie de conséquence. "...C'était plus comme une arbalète, qu'on était tendu, c'était comme une catapulte !" (Dubillard, Monstre sacré), voilà.
Et le soir tombe, entre chien et loup, quand s'achève le festival du même nom au théâtre du Chien Blanc. Place désormais à la programmation courante avec, les 16 et 17 octobre, deux soirées d'improvisation, et les 23 et 24 du même mois, la création du Syndrome du chardon de Dominique Delgado par la Cie Prod'Léon. Mais nous reparlerons des amateurs, et du Théâtre Fugue... II

Jacques-Olivier Badia

C'est pas pareil
Du comique de la tragédie, via Kamennberg et retour. (Photos Djeyo / CdlP)





Théâtre
C'est pas pareil ?
Théâtre Fugue, d'après des textes de Roland Dubillard,
Jean-Michel Ribes, Jean Tardieu et Jean-Claude Grumberg.
Mise en scène : Jean-Paul Bibé.
Avec Françoise Gélin, Evelyne Guionneau, Nadège Marx,
Zazy Maurel, Julie Plenat, Joël Alexis, Patrice Courtiade,
Jean-Paul Bibé.


Durée 1h.
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C'est pas pareil