"Prenez du chocolat afin que les plus méchantes compagnies vous paraissent bonnes."
Mme de Sévigné, lettre à Mme de Grignan
Cette semaine voit donc la naissance de la Novela, premier Festival des savoirs porté sur les fonds baptismaux accolés de la Science (majuscule, s'il vous plaît) et de l'Art (majuscule aussi, c'est bien le moins, mais cependant un peu plus minuscule), avec la volonté affichée de rapprocher ces deux grands domaines du génie humain. Le temps et les hommes jugeront de la valeur de l'initiative, dont la réussite ne peut que porter les plus beaux fruits. La manifestation permet en tout cas de vivre des expériences peu courantes, comme Le Clou a pu le constater en allant littéralement fourrer son nez au Vent des Signes, où L'odeur est une image comme les autres. Ce qui mérite quelque explication.
"Moi je sais pas, mais ça sent bon" (dans le public)
L'odeur, donc, cette mal-aimée du spectacle au même titre que son parent le goût, l'une et l'autre partageant pas moins de quatre cents arômes primaires voués à tournebouler papilles et sinus sphénoïde... Mickael Moisseeff en est spécialiste, portant plutôt du côté de la parfumerie et du picrate, mais indulgemment féru de tous ces composés aux noms barbares ou poétiques, jasmone, citral, benzaldéhyde, heptanoate d'éthyle, géraniol, limonène, que sais-je encore ? gamma-butyrolactone, eugénol et acide cinnamique, par lesquels le monde hurle, parle ou chuchote à notre appendice nasal.
L'odeur, selon lui, serait donc une image comme les autres, assertion bientôt démontrée devant l'écran par la théorie du bit, les capteurs en pas de vis groupés par paquets de sept et le chien reniflant. Mais une image parfois difficile à définir, sans même parler de la reconnaître – ainsi le public découvre-t-il, tout ébaubi, que ce qu'il prenait nez au vent pour une odeur de poire (à la rigueur, de pomme) est celle d'une punaise d'eau culinairement fort prisée dans le sud-est asiatique. "Bon, je ne vais pas vous faire manger des punaises..." Ouf. Mais plutôt du chocolat. Miam.
C'est que le chocolat est un univers à lui seul, un poil plus étriqué que celui du vin (mille deux cents molécules affolantes, pas moins), mais assez généreux tout de même : huit cents arômes. A partir de quoi il s'agit bientôt, pour l'assistance sagement assise, de chercher son chemin sensoriel parmi les senteurs/saveurs roses, vertes ou jaunes, voire bleu marine, des grands crus chocolatiers qu'il laisse fondre sur sa langue en petites pastilles. Il y en a du salé et de l'amer, du malgache, du poudreux et de l'équatorien, astringent guinéen, ghanéen torréfié, tous emberlificotés par les méfaits de l'habituation, malicieusement dévoyés par le rinçage de bouche, les jeux de lumière et les odorisations discrètes.
Une simple mise en bouche, pour ainsi dire, quand l'expérience aborde bientôt des rivages plus escarpés et les accords "scabreux" du "pire encore", réalisés par le tastage concomitant du chocolat et de l'Apéricube® . On le saura désormais, le cru ghanéen ne convient pas au jambon fumé, quand l'olive (verte, mais de préférence noire) se marie assez joliment au Vénézuela à 68 %. L'équatorien jasminé, de son côté, préfère faire langue à part – ô combien – avec le fromage de chèvre.
"Bon, je vous mets quoi ?
une odeur prune ou une odeur rosâtre ?"
Ce n'est donc pas vraiment un spectacle, pas tout à fait une conférence, pas seulement une dégustation. Une expérience scientifico-esthétique, parfois anesthétique, toujours très personnelle et subjective, bientôt menée dans le brouhaha convivial des comparaisons et des échanges d'impressions sous des lumières tamisées.
Mickael Moisseeff en est le maître de cérémonie aux fausses naïvetés, une manière de professeur Nimbus du goût et de l'odeur, la blouse blanche surmontée d'une crinière follette et le doigt didactique, déjouant oeil, papille et tarbouif à grand renfort de lumières étranges et d'eau salée. Un plaisir souvent, un étonnement presque toujours. Bref, un enrichissement.
L'affaire n'est pas destinée à s'arrêter là, mais au contraire à connaître de nouveaux développements. Seront ainsi abordés au cours de la semaine les bonheurs gustatifs de la pomme, les subtilités de l'eau dans tous ses états, les arômes sculptés du vin en autant de moments ouverts à tous – y compris et surtout aux aveugles, sans plaisanterie aucune.
Et il vaut mieux réserver très vite sa soirée de vendredi, déjà presque complète : soirée de sensorialité totale, ces Insolites musiquemots premiers du nom mêleront une des "lectures agitées" dont Anne Lefèvre a le secret, les improvisations du saxophoniste Heddy Boubaker et les sculptures odorantes, tout aussi improvisées, de Mickael Moisseeff. Plus une conférence, pas une dégustation, mais tout un spectacle...
In naso veritas, amen. II
Jacques-Olivier Badia