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Le rêve
était presque parfait

La Nuit des tableaux vivants a été victime de son succès, samedi au musée des Augustins.

Tout le monde connaît La Nuit au Musée, ce blockbuster américain qui raconte comment les objets d’un musée s’animent nuitamment sous l’œil effaré d’un gardien de nuit. Samedi dernier, le musée des Augustins a vécu quelque chose d’à peu près comparable… Lorsque 19 heures ont sonné, les portes de l’ancien cloître, ordinairement closes à cette heure-ci, se sont ouvertes et d’étranges phénomènes ont alors été rapportés.
Certains ont raconté comment ils ont entendu résonner le bruit de leurs propres pas dans un goulet de l’étage *. D’autres ont juré par tous les saints avoir vu gésir à leurs pieds Le toréador de Manet, la main ensanglantée sur le cœur, magnifique dans son costume de lumière.** Il semblait, disaient-ils, avoir glissé du mur qui, selon l’accrochage napoléonien en vigueur aux Augustins, expose les œuvres dix-neuvième du salon vert. D’autres encore prétendent avoir vu, ici au cœur de l’Occitanie, un Teuton étêté chanter dans sa langue natale, sa tête sous le bras ***.
En réalité, la ville n’a pas sombré dans une folie passagère causée par un excès de vent d’autan. Elle n’est pas davantage victime d’une hallucination collective, ni de la diffusion d’une légende urbaine. Cette expérience féerique, et même fantasmagorique, tout le monde pouvait choisir de la vivre en se rendant au musée de la rue de Metz. Le dernier acte du Printemps de Septembre revisitait en effet de manière éphémère cette forme d'art typique du XIXe siècle : le tableau vivant.
Pratique liée à l’origine au théâtre religieux, puis loisir goûté par la bourgeoisie des XVIIIe et XIXe siècles, le tableau vivant est aujourd’hui au croisement de quantité d'arts : de la scène, de la performance, de la peinture, de la photographie et du cinéma, comme l’explique à l'AFP Jean-Max Colard, commissaire associé du Printemps de septembre. Entre citation, qu’elle soit hommage ou irrévérence, ou simplement volonté d’éclairer différemment une œuvre ou un genre artistique, il crée surtout cet instant prodigieux où l’ancien dialogue avec le contemporain.


Statues vivantes et vivants statufiés
Parmi les neuf performances ou installations d'artistes, une vidéo de Lorena Zilleruelo rejouait en version troisième millénaire une peinture italienne du début du XXe siècle signée Guiseppe da Volpedo "Il quarto stato". Le mouvement lent et répété de ce tableau social représentant une foule en marche finissait par contaminer l’espace saint. On s’attendait à tout moment à voir marcher les blanches sculptures de l’église.
Dans la vitrine du musée, sous le regard médusé des passants du week-end, des performers rejouaient attablés Le dîner d’Edouard Levé. Ailleurs, au milieu d’autres sublimes statues gothiques, Prinz Gholam, un duo de chorégraphes, a été statufié comme frappé par le regard de Méduse. En réalité, ils restituaient des images de sculpture, de peinture ou même de cinéma. Pauses langoureuses, parfois homo-érotiques ou plus neutralisées, leur corps dompté était matière. Et le regard du spectateur terminait l’œuvre en gestation dans les méandres de ses références culturelles.
Restent deux performances à citer : Les cinq sens de Catherine Robbe-Grillet et Les Mannequins de Corot de Denis Savary. Hélas, le Clou n’a pas pu les approcher. Explications à suivre…


Pas de printemps sans pastille
L’explication est simple. Beaucoup de monde a préféré samedi soir les performances de la Nuit des tableaux vivants à celles de l’équipe de France de football face aux îles Féroé. Résultat, à défaut de déambulation onirique, on a surtout vécu le cauchemar des mouvements de foule. L’équipe organisatrice n’attendait-elle pas ce succès populaire autour ce que l’on désigne volontiers comme le "parent pauvre de la culture" : l’art contemporain ? Quoi qu’il en soit, nombreux visiteurs (dont moi-même) sont repartis pétris de frustration, arrêtés dans leur progression devant les portes closes des salons.
Certains ont même vécu un vrai roman kafkaïen. Ne possédant pas le sésame qui donnait accès aux performances, à savoir une pastille de couleur à se coller au coaltar, ils ont été invités à chasser la jeune femme qui le distribuait. Hélas, celle-ci étant aussi introuvable que l’Arlésienne, aucune pastille ne facilita jamais la progression des infortunés. D’autres, même empastillés, arrivés en temps et en heure au rendez-vous érotique donné par madame Robbe-Grillet, ne purent entrer dans le sacro-saint espace du salon blanc. La nuit magique a donc chuté sur quelques détails fonctionnels. Comme c’est dommage… II

Bénédicte Soula


(*) Sylvie Fleury, Looking The Sound of Silence.
(**) Pierre Joseph Le Toréador (la sculpture vivante paradoxalement représente un mort). (***) Ulla Von Brandenburg Fü-Fü-Fü et Ghost.
La nuit des tableaux vivants
"Le grand bleu" et le torédor vivant/mort de "Little Democracy". (Photos DR)










Printemps de Septembre
La nuit des tableaux vivants

Ulla Von Brandenburg, Sylvie Fleury, Prinz Gholam,
Pierre Joseph, Édouard Levé, Catherine Robbe-Grillet,
Denis Savary, Marion Tampon-Lajarriette, Lorena Zilleruelo.
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