accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

La femme gâchée

Céline Nogueira est à la Cave Poésie
avec Noli me tangere, créé au Ring en juin dernier.
Article paru le 18 juin 2008

C'était au Ring : quelque part route de Blagnac, tout au fond, juste avant le pont et au fond de la cour, suivez le regard du crâne de cheval pour trouver la porte. [...] Le chambardement y est assuré, on n'y va qu'à ses risques et périls. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut l'éviter. On pouvait, il y a un an, y contempler "Le nombril du monde" : trois auto-fictions féminines, dont le propos avoué était d'interroger la condition du même nom. Un questionnement posé non en termes sociaux (ou alors, indirectement), mais au plus intime, dans ce que peut être "être femme" - un mythe ? un motif pour le regard ? un objet pour l'autre sexe ? Fichues questions. La première à s'y frotter était Céline Nogueira avec Noli me tangere, qui revient à la Cave Poésie à partir du 26 mai. Ne me touche pas... sans commentaire.

Au commencement est une salle très vide, très nue, une chaise posée, rien de plus. La lumière, devant. L'obscurité, derrière. La vie y naît comme en cachette, tout au fond, dans un chuchotement lointain et plein d'échos, le mouvement d'une forme vague et claire : une femme.
Elle parle à voix montante, livre à l'homme absent tout ce que coeur, sexe et tripes contiennent d'amour et de déchirements. Elle chuchote, geint, hurle, jouit, vomit les mots, creuse par la parole sa propre chair jusqu'à toucher l'os, l'ivoire de ce moment où, à dix ans, le cours de sa vie fut déterminé et détruit - en un geste, un instant.
C'est un fouaillement sans pitié que cette parole partagée entre le désir et la révulsion, écartelée par le temps et le besoin d'aller au plus profond, au plus douloureux, pour comprendre et, peut-être, accepter. Les mots y tombent comme des pierres - attendre, épuiser, culpabilité, affamée - flottent, s'étonnent : "Je suis une femme." Mordent : "Ton entrejambe vaut mieux que la liberté." Regrettent : "nous nous sommes pleuré." Accueillent et rejettent en deux souffles affrontés - "tu me plais beaucoup" / "tu ne m'auras pas."
Le mouvement ? Partagé entre l'immobilité et une frénésie de mouche bourdonnant à la vitre. Pas de libération, sinon celles de la chute et de l'épuisement.

Noli me tangere

Le texte de Céline Nogueira est beau, fort, difficile. Bringuebalant par les temps de la mémoire, changeant sans cesse d'humeur, de rythme et de pied, il évite comme en se jouant les faux-semblants contemporains, ces mots de plomb posés entre deux points comme autant de démonstrations. Il est, pour tout dire, féminin au possible, et terrible dans ses détresses, âpre même dans la douceur. L'interprétation, qu'assurent en alternance Céline Nogueira elle-même et Lucie Muratet, s'y colle comme un ventre à un autre, par désir et besoin à la fois, en épouse avec justesse toutes les variations jusqu'à jouer avec le public même, cet amant muet et retiré, d'un mouvement d'attirance et de répulsion. Mais...
... Mais il y a cette salle si vide, ce béton dont le trop-plein d'échos dévore tant de paroles jusqu'à l'incompréhension, ces réverbérations froides et distantes dont le seul effet est d'éteindre les plus belles flammes du texte et du jeu. N'y échappent que ces moments, peu nombreux, où la comédienne, au plus près du public, ne laisse entre elle et lui aucune place à l'écho. La Cave Poésie n'est pas le Ring, aussi faut-il s'attendre à un autre effet sous la voûte ancienne, intime du lieu.
Il y a, aussi, les dernières minutes. Quand, tout étant dit, la parole s'attarde. A peine, mais trop, comme un chouia de verbiage quand le silence aurait suffit. Le silence... Il ne dure pas, brisé au premier noir par le fracas de longs applaudissements. Pour le coup, l'écho en oublie de se faire entendre - il aurait fallu commencer par là. II

Jacques-Olivier Badia

Noli me tangere
Céline Nogueira. (Photos Djeyo / Archives Le Clou dans la Planche)









Théâtre
Noli me tangere
De Céline Nogueira / Cie Innocentia Inviolata
Avec en alternance Céline Nogueira et Lucie Muratet.
galerie d'images (vide)portrait (vide)interview (vide)
Noli me tangere