Depuis 1990, on ne compte plus les comédiennes qui ont accepté de jouer Les Monologues du Vagin… Partout dans le monde, des femmes très différentes ont rejoint les colonnes sans cesse grossissantes de ces fourmis qui, les unes après les autres, s’emparent du texte d’Eve Ensler comme d’une bible. Pour que jamais ou presque ne s’interrompe sa parole… Aux 3T, comme ailleurs, les femmes se succèdent sur les planches, trouvant-là le moyen de relancer le spectacle mis en scène par Dominique Deschamps. Pour la version de printemps, Patricia Karim (l’inoubliable Suzanne Chautard de la 7ème Compagnie) qui joue les Monologues depuis quelque temps déjà, est entourée de Noémie De Lattre et Delphine Lacouque, les deux complices de Delphine et Noémie écrit et joué ensemble.
La triade n’est pas débutante et pourtant elle semble un peu secouée par les mots qu’elle prononce… Comme des danseuses sans visage au service d’un ballet sublime, les comédiennes ne semblent vouloir rien d’autre que transmettre des paroles de femmes à d’autres femmes, et à des hommes également… Pour lever les tabous, guérir de la honte, dénoncer les agressions, qui torturent les sexes.
C’est dans cet engagement auprès de leurs congénères, quels que soient leur âge, leur nationalité et leur religion, qu’il faut trouver la raison de ce succès artistique. Dans un théâtre militant et uniment performatif. Beaucoup de ces comédiennes sont trop jeunes pour avoir pu signer le manifeste des 343 rédigé par Simone de Beauvoir. Mais elles peuvent aujourd’hui jouer chacune avec leurs tripes ces monologues écrits en 1990, en plein cœur de leur époque. De leur histoire et de la nôtre.

Tout cela aide à comprendre pourquoi, une fois de plus, ces femmes semblent être les premières à jouer la pièce. "Que dirait votre vagin s’il pouvait parler ? Comment s’habillerait votre vagin ? Racontez-nous la première fois que vous avez eu vos règles ?" Ces questions sont devenues désormais familières, portées par le vent du succès. Mais le public connaît tout de même l’enchantement de la première fois face à des mots si rares au théâtre et en littérature. Des mots d’abord abandonnés dans l’intimité d’une rencontre entre deux cents inconnues et Eve la bien nommée (car l’auteure est la première femme de cette histoire). Des mots parfois poétiques, parfois crus, souvent drôles et émouvants. Des mots visuels, odorants, palpables.
Les paroles sont celles de vieilles femmes, de fillettes, d’adolescentes, d’épouses, de mères ou de lesbiennes. Tous les sujets y sont évoqués, des plus insoutenables (viol, circoncision des fillettes) aux sublimes (l’enfantement, l’amour, le plaisir)… Le tout traduit de manière multi-formelle, du témoignage bouleversant à la fanfaronnade en passant par la lecture solennelle de l’article de presse.
Presque tout est admirable, exceptés certains extraits de monologues un peu trop organiques, donnant jusqu’à l’écœurement dans les détails les plus obscènes des odeurs et des rougeurs de l’organe éponyme… On peut, me semble-t-il, garder ses mystères sans taire ses désirs. Se libérer sexuellement et ne pas se reconnaître dans le terrible Zone humide de la sulfureuse Charlotte Roche.
La tradition de ce spectacle veut qu’à la fin de la représentation le public et les comédiennes fassent ensemble le V de la victoire et désormais du vagin. En signe affectueux d’au revoir et de complicité tacite. En guise d’applaudissements allusifs pour le texte-manifeste du renouveau féministe. Alors V. II
Bénédicte Soula