Comment qu’ils pensent et se font une place dans le monde des adultes, les p’tits et moyens bouts ? Comment qu’ils se taillent un chemin dans l’univers magique mais impitoyable de l’enfance ? On connaît probablement mieux Philippe Claudel pour son roman Les âmes grises, adapté au cinéma en 2005. On le découvre ici dans une sorte de retour fantasmé vers les émotions premières, les anciennes insurrections – "quand on est grand, on oublie qu’on a été petit"… vraiment ? En tout cas, cette plume d’adulte semble retrouver avec facilité la langue de l’enfance.
Claude Sanchez, qu’on vit et entendit entre autres dans la lecture de Salvador, proposée au Grand Rond pour le marathon des mots 2008, y revient dans le cadre des apéro-spectacles : elle pioche dans Le monde sans les enfants et prête voix (au pluriel) à quelques histoires de ce recueil.
"Un sale matin…"
Il était une drôle de fois, des adultes qui s’éveillaient comme tous les matins et constataient avec stupeur la disparition de leurs enfants. Tous les crapauds inscrits aux abonnés absents ! En leur due et bruyante place, un message d’adieu, une déclaration d’autonomie – "on en a assez des grands donc on s’en va." Une aubaine ? Niet, la panique plutôt : c’est qu’ils en laissent du vide derrière eux, ces remplisseurs de quotidien… Pour les émancipés, en revanche, que du bonheur : ils se construisent loin des adultes un monde onirique et ludique, avec des Jeux Olympiques de saute-mouton et autres hyperboles.
Voilà pour l’histoire inaugurale qui donne son titre au recueil, mais pas d’inquiétude : les enfants reviennent vite hanter la plume de Philippe Claudel et la bouche de la lectrice. Ils demeurent même les personnages principaux des contes : quelques figures croquées avec originalité telle que Zazie, obsédée du vaccin pour rendre les gens gentils, ou encore Juju qui ne s’aime pas du tout mais va se redécouvrir grâce à une coquine de nouvelle.

Philippe Claudel régale
le lecteur/auditeur de textes cousus de clichés (on ne parle jamais assez de l’agrément du stéréotype) et d’emportements poétiques. Entêtement des inénarrables "dis papa, pourquoi…", rivalités d’enfants amoureux de leurs parents – le papa de celui-ci a appris à lire au Président, la maman de celle-là descend de Saint-Louis… Cette tendresse côtoie des piques malicieuses : plaisir d’un humour/amour vache envers le monde des grands, comme dans l’histoire où le grand-père traditionnellement érigé en conteur se fait destituer par les enfants : et ça te recale les contes un à un et le grand-père avec - "Allez papi, laisse nous tranquille et ne faisons pas d’histoires."
L’objet livre ne repart cependant pas sans hommage : l’auteur nous propose sa clé des champs dans le conte de Lucas le mal aimé – un drôle de petit bonhomme capable d’entrer dans les livres, de trouver refuge dans la fiction et le hors-temps. Avec ce conte, la parole fait du livre un miroir, celui que semble tenir la lectrice : les yeux rivés sur un livre, à lire l’histoire d’un enfant qui lit et s’échappe à travers les mots.
Miroir ou pas, Claude Sanchez ne fait jamais perdre de vue cet acte particulier qu’est la lecture : de façon très particulière et très agréable, elle ne se soumet pas à des va-et-vient continuels entre les pages et son auditoire, mais au contraire les restreint au raisonnable et habite ses personnages sans quitter des yeux le livre. En découle un jeu plus attractif, la comédienne conservant sa dynamique de jeu au lieu de la diluer dans la ponctuation de regard qui parasite habituellement "l’effet personnage".
Claude Sanchez, c’est aussi une voix multiple et souriante – le plaisir de lire et le plaisir de dire restant essentiels au plaisir d’écouter, on découvre ces textes tout public avec le plus grand… enfin vous voyez, quoi. II
Manon Ona