Naiffanfes...
Les Francs Glaçons donnaient vie au Monde, point
à la ligne de Philippe Dorin, au théâtre Jules-Julien.
Les deux informations se sont télescopées sous l'oeil de ce clou-ci jusqu'à bondir hors le programme du théâtre Jules-Julien en une folle galipette d'étonnement : en haut à droite de la page 47, "Cie Francs Glaçons" ; deux lignes plus bas, "jeune public à partir de 5 ans". Allons bon, peste, fichtre baste et saperlipopette, du jeune public par les Francs Glaçons ? Ceux de 16/9e siècle et de ChromoZhommes, ces délires superbes à l'énergie débordante, mais un peu trop farcis de ceci et de cela pour être accessibles aux bien jeunes ? Et sur un texte de Philippe Dorin (oui, encore... ce ne sera jamais que le quatrième depuis le début de la saison), Le monde point à la ligne ? Il fallait aller voir.
"Au début, le monde f'était vuste un petit fien..."
Au début, le monde de cette histoire c'est juste : deux paires de pieds, couchées, dépassant d'une entrée de cirque à rideau bleu et justement panneautée "entrée" ; entre elles un petit tas de feuilles de papier ; ensuite une main qui apparaît seule, pioche dans la papetaille, échange son interstice de rideau avec une autre, qui se chicore bientôt avec la précédente dans un grand envol de feuilles blanches – "A moi !", "Mouchoir !", s'exclament des voix. "Il est làààà !" Entrée.
Il y aurait donc celui qui sait mais qui, au premier mot, perd la parole. Avec lui, celle qui ne sait pas mais parle, explique, invente l'origine du monde comme si elle y était pour quelque chose. Il y aurait là-dedans des loupiotes à éteindre avant de commencer, puis une histoire de T et de S, de E de N de L, toutes lettres volantes tirées d'un grand sac vert à fleurs.
"Au début", donc, "le monde f'était vuste un petit fien", ou alors une maison bien rangée appartenant à une petite dame, ou même juste une armoire. Ce qui est sûr, c'est qu'un petit garçon pleurant cherchait un mouchoir, renversa la pile hors de l'armoire et répandit le monde partout. "Il y avait même de la terre sous la semelle des chaussures", pour dire. Et seul resta dans ses mains le dernier mouchoir, le dernier petit bout du monde, sur son visage le sourire retrouvé, dans le dos de la petite dame un secret à découvrir. Le monde se mit en marche. "C'était midi. Sa vie était une parfaite ligne droite."
Survint alors un petit monsieur à petite canne, pêcheur en petite rivière conservée dans un encrier, elle-même désireuse d'un petit pays où se répandre – un petit mouchoir de papier, par exemple. La petite dame, elle, portait dans son coeur un désir de rivière tracée sur le papier, dans son dos le secret de la nuit. Le petit garçon donna la rivière, découvrit l'obscur. "F'était le foir" et le monde s'éteignit avec le sommeil. Mais ici : amour, bisous, valse et renaissance.
"Le monde entier s'est mis en marche."
Philippe Dorin reste décidément un auteur à part dans le petit monde de la littérature destinée à la jeunesse : le seul, sans doute, à se risquer dramaturge pour enfants ; l'un des quelques à aborder sans facilités les sujets les plus complexes ; rare, enfin, dans sa façon poétique, décalée, philosophique même, de raconter des histoires à n dimensions.
Ce texte-ci n'est pourtant pas le plus clair de tous. Au premier degré, ce serait un conte fantastique et plaisant de la naissance du monde. Au second, une réflexion sur la façon dont le monde naît par la conscience qu'on en acquiert, le "grandir" vu sous l'angle de la perception et de la lucidité à soi-même. Au troisième – eh oui, tout de même – cette autre façon de créer le monde qu'est l'écriture, elle-même née du monde et du désir de dire de ceux qui l'habitent. Diantre.
Voilà qui semblera bien abstrus, un poil inquiétant même : à partir de 5 ans, vraiment ? Qu'on se rassure, les Francs Glaçons sont là... Non pour simplifier l'affaire, d'ailleurs, mais pour la vêtir d'atours plus colorés que ceux, d'une sobriété janséniste, que lui donnèrent Dorin lui-même et Sylviane Fortuny lors de la création du Monde, point à la ligne en 1997.
Dès le premier abord, deux clowns s'imposent comme introducteurs du récit – non point clowns à grandes godasses et pantalon sans fond, mais clowns aux pieds nus hors le pantalon gris et le tutu à bretelles roses, chapeau à fleurs, bonnet à poils, le nez rouge évoqué d'une gommette collée au tout bout du tarbouif. Plus tard, le petit garçon tient du pierrot par son maquillage, son pantalon, sa tunique, mais un pierrot en sweater à capuche, la calotte remplacée par un bonnet noué ; la petite dame évoque quelque méchante reine de contes de fée, mais assagie, le petit pêcheur un canotier fantaisiste mi-parti de Marx Brother et de franchouillard des bords de Marne. Autant de références dont la familiarité donne un point d'ancrage à ce récit multi-dimensionnel, autant de moyens de s'ouvrir dans le même mouvement les voies du burlesque et de la poésie.
Le reste ne se discute même pas : énergie et jeu sans faille, maîtrise parfaite du rythme, entrées et sorties fracassantes, et pour le bambin la surprise de monter sur le plateau pour s'installer dans un vrai-faux cirque de fortune. Avec un résultat sans surprise – une accroche immédiate, des rires sonores à tout bout de champ, une écoute attentive lorsqu'il le faut.
La preuve en est donc faite, ça colle entre les grands Glaçons et les petites billes. A revoir à la première occasion. II
Jacques-Olivier Badia