Les habitués du théâtre Garonne le sont par conséquent du collectif Les Possédés. On a pu le voir revisiter Oncle Vania de Tchekov en 2005 – qui sera repris en avril prochain – ou incarner en 2007 deux pièces de Jean-Luc Lagarce, Le pays lointain et Derniers remords avant l’oubli, avec la force et la simplicité qui le caractérise.
Les Possédés font pour l’heure un détour de taille du côté de la forêt de Brocéliande pour nous entraîner pendant trois heures et demie dans la tourmente des mythes et légendes de la Table Ronde, copie relue et corrigée par l’auteur allemand Tankred Dorst. Le noyau dur du collectif s’est un peu étoffé pour l’occasion et voici venir douze comédiens, possédés par une épopée chevaleresque relatant les hauts faits et gestes de ces figures mythiques, aux destinées plus ou moins héroïques…
Démystification légendaire
Le monde de Merlin selon Tankred Dorst est loin de celui de Disney où le magicien à la robe étoilée, coiffée d’un chapeau pointu et tapissé d’une longue barbe blanche, fait bouillonner son chaudron à potions en proférant des formules magiques. Rien n’est magique sous la plume de l’auteur allemand. Merlin, sujet certes à des visions prophétiques, très contemporaines s’il en est, paraît nu comme un homme sous le regard ironique et médisant de son Diable de père. Perceval aurait tout de l’enfant sauvage s’il n’avait hérité, en plus de la vie d’homme des bois vêtu d’un slip kangourou, d’une mère possessive et oedipienne, comme dirait l’autre, usant de divers stratagèmes pour l’empêcher de connaître le monde des hommes et la vie chevaleresque. Lancelot, fidèle à sa renommée héroïque, n’en demeure pas moins un homme déchiré entre son amour absolu pour la reine Guenièvre et l’appel du désir charnel pour l’aguicheuse Hélène.
La vertueuse Guenièvre n’est autre qu’une femme divisée entre son amour sincère pour son mari et sa passion pour Lancelot, et se révèle sujette à des crises de jalousie face aux traîtrises de son amant ou en quête d’échanges épistolaires propices aux comparaisons amoureuses avec son amie Yseult – laquelle relève d’ailleurs plus de l’amante habile, bien qu’éperdument éprise de son Tristan, que de la chaste icône de Beroul.
Quant au roi Arthur, proche au début de l’histoire de l’adolescent attardé, a plus de force que d’esprit et se retrouve roi malgré lui pour avoir libéré Excalibur de son rocher, quand d’autres y laissaient leurs biceps et leur honneur. "Comment je peux être roi ? J’ai pas de grandes pensées, mon intelligence est étriquée ?" est la question métaphysique qui hante dès lors l’esprit d’Arthur et ne cessera de le tarauder aussi longtemps que son règne durera. Mais pour les rois de Galles, d’Ecosse et autres Lancelot et Gauvain, devant lesquels Arthur retire l’épée avec la même facilité que Merlin aura à détourner Gauvain du droit chemin de la quête du Graal pour qu’il s’adonne à un épisode hilarant de frénésie lubrique : Arthur doit devenir roi, cela va de soi. Doutant perpétuellement, aidé par les conseils et les visions de Merlin, il fondera cette table ronde à l’image du monde et, se métamorphosant au fil de la pièce, régnera avec justesse, bonté et loyauté.
Mais le poids du destin prophétique attend dans l’ombre et guette l’inéluctable instant de son entrée en scène et la pièce, qui débute sur des allures de farce, prend peu à peu des tournures de tragédie antique. Mordred, fils renié d’Arthur qui avait tenté de l’assassiner à sa naissance, fait son entrée et avec lui son lot de meurtres, de rédemption vaine, d’inceste, de trahisons et de combats.
Le texte de Tankred Dorst,
librement inspiré des légendes de la Table Ronde, forge une épopée tragi-comique furieusement ancrée dans une réflexion sur le monde contemporain et sur des thèmes universels tels que l’amour, l’amitié, la vengeance, la justice, le pouvoir. Elle est restituée par Les Possédés avec toute sa force et son intensité, toujours avec un jeu d’une apparente simplicité, d’un naturel désarmant, quasi cinématographique, d’une justesse à toute épreuve qui confère à ce collectif d’acteur sa singularité, son authenticité et son talent. Chaque comédien excelle dans son rôle, que ce soit dans les moments comiques ou dans ceux de tension dramatique ; parmi eux, Nadir Legrand est épatant dans la peau d’un Mordred à la voix douce, à la gueule d’ange sous laquelle se cache un fils malade assoiffé de vengeance.
Les passages comiques trouvent un juste équilibre entre le trop et le trop peu et la drôlerie ludique dans laquelle se délectent les comédiens dans ces moments-là ne manque pas de contaminer les spectateurs. Ces derniers sont d’ailleurs considérés comme un treizième protagoniste et pris à partie à maintes reprises par le "chroniqueur" de la pièce, conteur des temps modernes, ou par ces comédiens qui ne font pas croire à ce quatrième mur illusoire et s’exposent au maximum à la vue du public, même lorsqu’ils ne sont pas en situation de jeu.
Les décors, costumes et accessoires de la pièce, la lumière et la bande son qui ponctue à des moments appropriés le spectacle sont, à l’image du jeu et de la mise en scène, d’apparence simple mais pensés, réfléchis, exploités avec beaucoup de finesse et d’efficacité. Beaucoup serait encore à dire sur un tel spectacle, en ne tarissant pas d’éloges sur le bonheur d’entendre un tel texte et si peu connu, de pénétrer par cette porte-là dans le château de Camelot, dans l’univers chevaleresque – et dans celui de ces comédiens, dépossédés du superflu comme ils sont possédés par leur passion du jeu, au sens théâtral et ludique du terme, et qui communiquent le plaisir d’exercer leur art : celui d’un théâtre de la vérité. II
Mélinée Benamou