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Reconnaissance
sans merci

Jean-Marie Combelles joue Merci sans le dire
au théâtre du Grand Rond.
Avec toute notre gratitude...

"Celui qui, dans la vie, est parti de rien pour n'arriver nulle part,
n'a de merci à dire à personne." - Pierre Dac, L'os à moelle.



L'amateur de scène le sait d'expérience, il arrive qu'on sorte d'un spectacle la tête pleine de questions. Pas de merci pour Jean-Marie Combelles, au théâtre du Grand Rond, qui n'en suscita qu'une dans l'esprit du folliculaire, mais aussi impérieuse qu'absurde : combien de fois un homme (ou une femme) normalement éduqué(e) dit-il "merci" dans une vie de longueur moyenne ? Incalculable, n'est-ce pas, sauf à en perdre le sommeil ? Voilà ce qu'on gagne à aller voir Merci, de Daniel Pennac...

Centrifugation ondulatoire du remerciement
"Applaudissez", exhorte l'affichage lumineux de toute sa rutilance au-dessus de la scène ; et l'on applaudit alors qu'entre l'heureux récipiendaire, souriant malgré l'inconfort de son costume des grands jours, le trophée qui lui encombre les bras, et malgré tout très à l'aise dans son embarras.
C'est que "l'honneur honore, la question n'est pas là", mais plutôt dans l'art délicat du remerciement. Car la chose n'est pas simple, même après étude approfondie et entraînement intensif. L'exercice de la gratitude doit-il être lié à la réalité du mérite ou, au contraire, à son caractère imaginaire – "Prenez Hitler, le peintre..." ? Quid de l'auto-remerciement, que pratiquent naturellement tous les ministres en exercice, sans connaître le moindre besoin de s'y exercer ? Comment considérer, enfin, le caractère centrifuge du genre remerciatoire (au sens ondulatoire du terme), qui pousse le gratifié à remercier au plus haut point ceux qui lui sont le plus indifférents ?
On voit par là que le genre du remerciement n'est pas des plus aisés à pratiquer malgré sa pauvreté intrinsèque, et qu'il gagnerait à être considérablement renouvelé. Ce qui n'amène qu'à une nouvelle question : comment, quand reste impossible le "merci un peu" ? Réponse par le pistolet à confitures, le minibar à charge et le souvenir d'enfance...


Primauté de la gratitude sur la causticité
Voilà, ma foi, un exercice convaincant sur un texte plaisant. En auteur chevronné (et récipiendaire de quelques honneurs), Daniel Pennac a su d'un seul mouvement piocher dans les meilleurs exemples et éviter quelques écueils, dont le pire eut sans doute été l'excès de jeux de mots. Son texte puise donc son humour et sa familiarité à la simple réalité, qu'il agrémente du plaisir de la galipette cérébrale, jouant de l'idée, de ses détours et de ses à-côtés avec un indéniable talent. On ne lui reprochera guère qu'un trop grand souci d'exhaustivité et un poil d'artificialité, qui le poussent parfois au tir à la ligne et à la liaison forcée. En guise de compensation, on goûtera "la beauté des aubes nécessaires dans la maison qui dort" et la très curieuse image d'un minibar juvénile à la lumière surmontée d'une pomme, dont nous laisserons les curieux pénétrer eux-mêmes le mystère.
La même critique ou presque vaudra pour Jean-Marie Combelles, mis en scène ici par Alain Cornuet. En vieil habitué des planches, le premier porte le texte avec une simplicité et un naturel parfaits, comme en équilibre entre les pointes du triangle que forment un pupitre, une estrade à chaise d'enfant et un frigo postiche, réunis par le second en guise de décor. Et s'il fallait vraiment trouver quelque chose à redire, ce serait peut-être justement dans ces instants où le texte pèche par longueur ou fausseté, et où le comédien ne réussit guère à circonvenir ce petit manque de rythme.
Mais Jean-Marie Combelles a aussi cette rocaille dans la voix, cette trace d'accent méridional qui, après bien des titillements infructueux de la mémoire, évoquent une sorte de Fernandel doux, libéré des débords de faconde que valent le soleil provençal et les excès d'apéritif anisé. Bref, une espièglerie tranquille, une facilité de contact, une énergie discrète, une délicatesse aussi bien, qui collent à merveille à l'exercice et lui permettent de passer sans peine de la variation sur thème imposé à un agréable et sensible exercice d'humanité. Ainsi la gratitude l'emporte-t-elle finalement sur toute velléité de critique.
Une ultime question : comment Pennac, qui égratigne à l'envi les jurés de prix littéraires dans ce texte de 2005, se débrouilla-t-il en 2007 pour remercier ceux du prix Renaudot d'avoir récompensé son assez quelconque Chagrin d'école ? L'art d'une reconnaissance sans merci... II

Jacques-Olivier Badia

Merci
Quand Jean-Marie Combelles dit Merci. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)








Théâtre
Merci
De Daniel Pennac / La Luciole.
Mise en scène et scénographie : Alain Cornuet.
Avec Jean-Marie Combelles.

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