Mais si, mais si, ceci est du théâtre… Pas tout à fait celui que vous connaissez, fidèle lecteur du Clou, avec sa scène à l’italienne, ses fauteuils en rangs d’oignons et son texte écrit à l’avance, mais une autre forme de théâtralité, que certains par usage nommeront "art contemporain" mais qui, au fond, est bien moins comparable à une œuvre de Picasso qu’à une comédie burlesque.
D’ailleurs le TNT ne s’y est pas trompé, offrant les bras ouverts toutes les parties intimes de son espace à l’artiste : le hall, la grande salle, la scène mais aussi les coulisses, les salles de forum et les artères coronaires qui mènent à ces lieux. Partout dans les recoins, se cachent les facéties de Pierrick Sorin et son "Méliès" : théâtres optiques, installations vidéos, photomontages et cartels savoureux, ainsi que toute une série de machines de science-fiction entre l’attrape-nigaud et la boîte à rêves…
Une constante de ces "théâtres dans le théâtre" est que le sale gosse Pierrick Sorin s’est attribué le premier rôle, projetant son image partout où notre regard se pose. Là, il est démultiplié à l’envi par le truchement d’une installation vidéo monumentale. Pierrick se couche, Pierrick mange, Pierrick fait son sport, Pierrick lit un canard… "Une vie bien remplie", résume le titre de l’œuvre avec espièglerie.
Dans la série des clichés de vacances, qui n’est pas sans rappeler celle des photos autocentrées de Cindy Sherman, c’est encore lui le touriste un peu niais qui pose benoîtement. Et immanquable, dans la salle de restauration, il est ce visage en surimpression qui apparaît dans une lune vomissante, en citation de l’affiche de Méliès "Voyage sur la lune".
Mais le clou du spectacle, ce sont indéniablement les "petits théâtres optiques" du début de sa carrière, qui encagent un Pierrick Sorin holographié, pas plus haut que Tom Pouce, gesticulant derrière les vitres tel un Buster Keaton colorisé. Là, dans cette cage, sur un peu de paille, on dirait un rongeur qui s’ébat. Plus loin, dans un véritable aquarium au milieu de petits poissons rouges, il est envasé jusqu’au cou sous le regard des spectateurs médusés. Là, en lutin de Noël, il écrit une lettre…
Mon dieu que ces pantomimes sont amusantes. Et quelle féerie, quel prodige de technique et de poésie !

Rejeton spirituel de Georges Méliès et Pierre Carles, Pierrick Sorin est unique. Enfant de Méliès, car à l’instar du réalisateur-truqueur, Pierrick a choisi les effets spéciaux comme mode d’expression, bidouillant, bricolant, usant de tous les arcanes de l’art vidéo pour fabriquer ce monde magique, tout simplement inoubliable. Mais là où le réalisateur se contentait d’adresse et de technicité, Sorin cache derrière ces jeux multiformes qui font la joie des enfants, une réflexion plus profonde sur le sens de la vie. De l’union improbable du magicien et du boutefeu naît l’humour critique, l’humour pourfendeur de bêtise, ironisant, chahutant, réveillant le chaland et le guidant tel un fil d’Ariane dans ce parcours très animé…
Certains donc s’amuseront sans états d’âmes des "inventions remarquables", se laissant piéger par un opérateur personnel de chirurgie faciale, un visualisateur personnel d'images mentales ou une chaise chaude sur laquelle il est proposé au public de s'asseoir… D’autres applaudiront surtout la distance qui façonne un art de l’autodérision et stigmatise les travers d’une discipline qui se prend parfois beaucoup au sérieux… Tout en montrant dans un même temps, et c’est là l’admirable paradoxe, à quel point cette discipline peut être belle et salutaire. II
Bénédicte Soula