Cela faisait une petite lurette qu'on n'avait pas eu de nouvelles du bon Sganarelle, selon cas cocu imaginaire, valet de séducteur, fagoteur ivrogne, nobliau, géniteur de rosière ou amant de même – depuis le printemps, à peu de choses près, quand L'Esquisse (sauf erreur) donnait Le médecin malgré lui à Altigone. Ce fut bien la seule fois de la saison... Il en fallait une deuxième, histoire de ne pas vouer Molière aux oubliettes de la comédie (encore que la chose soit assez difficile). Voici donc venir Yvon Victor, la Cie Victoria Regia et celle de ses élèves, Les Pièces Manquantes, pour remettre sur scène les mésaventures médico-sentimentales de l'époux de Martine.
"Va, quelque mine que je fasse,
je n’oublie pas mon ressentiment (...)" (Martine)
Est-il bien utile de rappeler ce que nos manuels scolaires infligèrent il y a fort longtemps aux parents, infligent encore à leurs enfants ? Dans le doute, une évocation.
Sganarelle, donc, boit, joue et fagote, heureux en toute chose sauf cette femme que le sort lui a donné : acariâtre, récriminatrice, toujours portée à la querelle. Comme ce jour où il lui faut bien remettre l'insolente à sa place d'une rossée bien sentie, sans plus y voir à mal – "Ce sont petites choses qui sont, de temps en temps, nécessaires dans l’amitié : et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s’aiment, ne font que ragaillardir l’affection." A ceci près que Martine, elle, n'oublie pas et promet de bien se venger.
Le sort lui en donne bientôt l'occasion en les personnes de Lucas et Valère, domestiques de Géronte envoyés par leur maître quérir quelque médecin de haute science pour délivrer Lucinde, fille dudit, d'un mutisme tenace qui empêche son mariage avec un quelconque barbon. Voici donc Sganarelle paré sans le savoir de la robe et des savoirs diafoiresques, affublé par son épouse des plus étranges comportements et bientôt emmené chez Géronte après une volée de bois bien vert.
Là, Lucinde dépérit – de très factice manière, puisqu'il ne s'agit pour elle que d'éviter une union à ses yeux insupportable quand elle ne rêve que des bras de Léandre, héritier putatif d'un oncle à fortune mais pour l'heure sans le sous, et partant mauvais parti aux yeux de Géronte. Abrégeons : Sganarelle rencontre Léandre, en fait son apothicaire pour l'amener près de Lucinde, la belle retrouve son amour et sa voix, tout le monde se dévoile et l'oncle meurt à temps pour favoriser le conjungo des tourtereaux dans la concorde retrouvée. Noir, saluts, rideau.
"Peste ! le joli meuble que voilà." (Sganarelle)
On a tort de craindre les classiques, fussent-ils scolaires et du Grand Siècle... Comédie courte aux scène ramassées, aux répliques souvent réduites à une ligne (les tirades montent bien jusqu'à cinq ; allez, sept lignes), Le médecin malgré lui ne nécessite que peu de choses pour être proprement emballé : un minimum de tempérament comique, une énergie sans faille, un rythme ignorant le temps mort et le trébuchement.
Yvon Victor et ses compères l'ont bien compris et se donnent sans barguigner, poussant volontiers l'affaire jusqu'au burlesque – il s'agit après tout d'une comédie-farce – à grand renfort de vraies claques et de bastonnades à plat-main, roulades, galopades et chutes à grand fracas. Le souvenir du texte péniblement ânonné en prend pour le coup un sérieux coup de plumeau au bénéfice d'un rire franc et sans chichi. Du nanan.
Un point toutefois mérite un petit surcroît d'attention. Si décor et accessoires sont justement réduits au plus strict nécessaire – une souche, un fagot, une bouteille et un siège, grosso modo – Yvon Victor n'aime rien tant que le théâtre en costume, seul moyen pour un grand de retrouver le plaisir juvénile du déguisement. Reconnaissons avec lui qu'il y a sans doute plus de plaisir à porter fraise et bas qu'à jouer en jean et complet trois pièces...
Le TNT a donc prêté plusieurs frusques paysannes, une compagnie amie quelques autres. Et deux demoiselles même pas majeures ou à peine, élèves du lycée professionnel Gabriel-Péri, confectionné les principaux atours à grand renfort de moire, rubans et chamarres. Géronte, Léandre, Lucinde et Sganarelle se trouvent ainsi proprement habillés pour l'été et l'effet en est fort réussi.
Résumons : une comédie à l'efficacité éprouvée, d'un comique capable de résister même aux aléas de l'enseignement contemporain ; une troupe d'amateurs chevronnés et leur maître, tous pêchus et enthousiastes ; des costumes "cousus main" ; en guise de conséquence, du rire en veux-tu en voilà comme le démontra à l'envi, le soir de la première, une dame à l'hilarité généreuse jusqu'au hennissement. Un agréable moment de fraîcheur, qu'on aurait tort de se refuser. II
Jacques-Olivier Badia