Etrange ami qui tente de lire un Clou, porte ton oeil au-delà de l'écran. Par ici, oui. Ce que tu vois dans la lumière, c'est la chanson française d'aujourd'hui : une meute à demi aphone, mais sonore, de trentenaires satisfaits dont le talent, indéniable il y a dix ans, semble s'être dissipé en conventions depuis qu'ils : a - ont obtenu leur premier prix "Découverte" ou "Jeune talent" dans un grand festival de province ; b - ont mis en bacs leur deuxième galette labellisée ; c - sont apparus trois fois sur une chaîne télévisuelle privée. L'ironie d'inspiration micro-sociétale sur anecdote nombrilocentrée leur tient lieu d'esprit voltairien et leur regard d'omphalopsyque n'atteint jamais l'ombilic, empêché par l'accordéon (trop ringard, le violon, et personne n'ose plus la flûte traversière depuis Ian Anderson, qui est écossais).
Regarde maintenant par là. Oui, là. Cette ombre est celle du rock – eh oui, papy rock himself, celui qui naquit il y a bien cinquante-cinq balais et plus, l'arcade sourcilleuse sous la banane collée au Pento, et faillit crever trente ans plus tard sous une crinière empétaradée de cocooner eighties. "Rock is dead", peut ainsi éructer le bon Marilyn Manson avec la fraîcheur gothique qu'on lui connaît, ce qui est aller un peu vite en besogne. Car le cadavre bouge encore, animé par ceux des rescapés de l'overdose qui n'ont pas versé dans le bio New Age et le business mondialisé (grosso modo, Iggy Pop), et quelques jeunes fanatiques du binaire dont la plupart prennent toutefois le Scopitone pour une prothèse auditive.
Laissons là les caricatures. Entre les deux, mais plutôt du côté du rock et sur la scène du Bijou, se tient une silhouette sombre : MeLL (avec deux ailes majuscules, pour la liberté), environ vingt-cinq ans aux questsches, lorraine sans sabots que coiffe un chapeau post-melon au-dessus de bottes qu'on espère de cuir, réconciliatrice inattendue de la chanson française – disons plutôt à texte – et du rock à gros son. A son bedon pourtant, point de Gibson, Gretsch, Fender ou Jackson, mais une simple guitare de bois à coins ronds, un micro planté dans la rosace. Il en sortira des rugissements étonnants.
"Moi j'voudrais être un peu débile pour pouvoir faire comme si"
C'est que la demoiselle connaît son bréviaire sur le bout du doigt. Quelques riffs chuckberryesques, des attitudes à hanches déboîtées et une moue façon King (elle aime bien faire la moue, semble-t-il, et faire bien la moue), ramènent le nostalgique au doux temps des origines. Le son râpeux aux accords carrés vient d'après saint Jimi, accompagné de petites provoc' goguenardes au hasard des textes ("J'essaierai pour une fois d'avaler comme il faut" – au diable les mal-pensants, il ne s'agit officiellement que de mots à boire ; mais au diable les bien pensants aussi...), tandis que les gros matraquages sortis du garage évoquent irrésistiblement ici les Cramps (in memoriam Lux Interior, amen), là les Stooges. Sans passéisme excessif, Mlle MeLL pratiquant volontiers l'interpolation balladeuse et la galipette stylistique jusqu'à frôler des amabilités de bonbonnière façon Mellow yellow, et sans jamais oublier d'y mettre l'énergie et la rage sans lesquelles le rock serait bel et bien mort. Au final, seules ses percussions données du pied rongent un peu les portugaises mais bon, passons.
Et la chanson française, dans tout ça ? Eh bien, on la retrouve surtout au détour des textes et c'est sans doute là qu'on grattera quelque matière à reproche. Car voilà, tout ce bla-bla en "je" et en "tu", ce "coeur bon à rien" et ces déprimes post-adolescentes ("plus j'me connais, moins j'me supporte") tiennent tout de même beaucoup de l'anecdote nombrilocentrée que nous évoquions plus haut, tandis que les petits jeux de langue à base d'antinomies et d'allitérations – "j'écris des mots crus quand je suis très cuite" – font un poil tout-venant.
On ne lui en voudra pourtant pas trop : de rigolards "yé yé houou houou", quelques gnaques bien trouvées (une histoire de Porsche et de chérie, au hasard), des quenottes acérées et son pied en pleine face compensent largement cette petite soumission à l'air du temps.
Tant et si bien que la rejetonne adultérine de Britney Spears et Jimi Hendrix (c'est elle qui le dit), aussi Toxic que Wild Thing donc, emporte le morceau haut la main. Pas si facile : l'assistance un peu claire de sa première toulousaine était bien pépère, en début de concert, laissant planer sur la salle le spectre honteux du flop. Crainte injustifiée... Trois morceaux plus tard, tout ce petit monde frappait du pied, balançait de partout et chantait "pa bala-bala-bala-bala pa-pa" avec un bel entrain, faisant allègrement trembler les murs et monter la température. Comme disait l'autre, c'est une trompe qui ne signe pas...
Résumons. Vous aimez Bénabar, Delerm Vincent et leurs sourires entendus de Mona Lisa à bretelles ? Laissez tomber. Vous préférez les Meteors et les Garçons Bouchers, "Les bêtises" paturéliennes revues yaourt & punk-rock ? Bingo. Rock's not dead, qu'on se le dise... II
Jacques-Olivier Badia